Récits

Calais : raconter une histoire à une ville

Regard subjectif sur la transfiguration poétique de l’espace urbain calaisien par le spectacle « Long-Ma, L’esprit du Cheval Dragon » (Compagnie La Machine) dans les rues de la ville en juin 2016, et autres souvenirs.

 

Lundi 27 juin 2016. Ce matin-là, une douce mélancolie s’empare brutalement de moi. Je reconnais cette sensation empreinte de joie extatique, alourdie d’une tristesse agréable et jolie. Il me semble avoir déjà vécu quelques lundis matins semblables. Une fois de plus, Calais venait de vivre, avec la Compagnie La Machine et grâce au Channel, la scène nationale de la ville, quatre jours de rêve à taille urbaine. Avec les déambulations d’un Cheval-Dragon aux yeux de biche et d’une Grande Araignée mélodieusement machiavélique, des souvenirs lointains surgissent. Des images de géants de bois articulés, de girafes mécaniques ou d’éléphants voyageurs spatio-temporels, jouant à cache-cache dans les rues de la ville, apparaissant par surprise ça où là, puis disparaissant aussi vite. A chaque fois, c’est la même chose. L’après, le vide. Le vide d’un cœur stupéfait par une écrasante secousse poétique dans un quotidien soudainement bien morne. Mais la force de ces spectacles éphémères réside dans leur puissance figurative, dont les vibrations s’accrochent durablement aux espaces urbains habités furtivement par ces machines de spectacle.

 

 

Photographie de Rémi Crombez Le Cheval-Dragon déambule dans le quartier des Cailloux à Calais - Cie La Machine, juin 2016

Photographie de Rémi Crombez
Le Cheval-Dragon déambule dans le quartier des Cailloux à Calais – Cie La Machine, juin 2016

 

 

Régulièrement depuis 1994 et les festivités inaugurales de l’ouverture du Tunnel sous la Manche, les histoires urbaines démesurées des géants du Royal de Luxe et des créatures de La Machine maraboutent le ciel souvent lourd de Calais, l’apparente froideur de son centre-ville, la morosité chaleureuse de ses habitants et son intrigante réputation compliquée. Le temps de quelques jours, une fierté exaltée d’habiter la cité s’écoule en torrents dans les conversations, la joie d’être ensemble inonde des places et des boulevards devenus lumineux, et souvent, les cieux maritimes accordent à la ville un étonnant répit pluviométrique.

 

 

Toujours le même rituel. L’histoire commence par une irruption inattendue. Là, c’est la Grande Araignée dont l’apparition acrobatique sur le beffroi de l’Hôtel de Ville réveille les premiers soubresauts de mon âme d’enfant. Une émotion d’abord reconstituée à partir d’images vieillissantes datées d’un autre temps. Filmées avec un caméscope massif  –lui aussi d’un autre temps- et inlassablement visionnées, ce sont celles d’un Géant tombé du ciel sur la Place d’Armes en 1994, attiré là par un mur de lumières construit de phares de voitures. Puis le souvenir grandit, s’enrichit avec les années et les émerveillements se succédant avec les différents spectacles. Plus tard, à l’entrée du parc Richelieu, le souvenir d’avoir obtenu l’autorisation de faire l’école buissonnière pour assister aux premiers pas du Petit Géant venu d’Afrique, encore paisiblement endormi dans son hamac gigantesque. Ailleurs, près du théâtre, au crépuscule de l’enfance, l’étrange et bruyante cargaison d’un colis démesuré envoyé par le Grand Géant depuis le ciel (et qui s’avèrera transporter une Girafe et son Girafon !). Et puis au coeur de l’adolescence, près du port, l’émouvante et naïve disparition d’une Petite Géante dans sa fusée de bois. Il me semble convoquer, en 2016, face à cette Araignée géante qui bientôt déploie ses articulations mécaniques au dessus de la foule, des trésors émotionnels restés là tout au fond, en sommeil, attendant patiemment leur propre déploiement. Ces sublimes superpositions d’images soulèvent des souvenirs qui se racontent ensuite avec délectation au cours de conversations mémorielles. Acteurs ignorés du spectacle, les habitants-spectateurs poursuivent ainsi l’écriture, dans le vide des espaces urbains, d’une mythologie poétique traversant le temps.

 

 

Par leurs déambulations, les machines de François Delarozière, le créateur de La Machine, déstructurent les repères spatio-temporels des habitants-spectateurs. Savamment entretenu, le mystère du circuit de leurs pérégrinations est maintenu jusqu’au jour du spectacle. Quelques informations peuvent circuler parfois, mais inlassablement les habitants-spectateurs se perdent au rythme de la rumeur qui souffle en bourrasques dans la ville déchaînée. Tandis que certains patientent sur le trottoir avant un hypothétique passage du Cheval-Dragon comme s’ils attendaient le bus, d’autres redécouvrent, en s’orientant au son lointain de l’orchestre accompagnant l’avancée de la Grande Araignée, les détails oubliés d’une ville qu’ils ne parcouraient plus qu’en voiture. Je me souviens de parents spectateurs s’interrogeant sur la suite de l’histoire, se référant aux informations éparses fournies par le Nord Littoral, référence journalistique locale. Plus d’une décennie plus tard, des groupes d’amis dispersés par l’aventure s’envoient des informations géo-localisées par messages interposés. – Où auront lieu les retrouvailles du Grand Géant et du Petit Géant ? – Les Girafes vont-elles quitter la ville en bateau ? – Il paraît qu’après la rencontre du Sultan des Indes avec le Maire de la ville, la Petite Géante va se promener à trompe d’éléphant ! – Le Cheval-Dragon et la Grande Araignée vont-ils s’affronter à propos du Temple dérobé ce soir ? – Etranges questionnements, étonnements hallucinés qui ont à travers les années ravivé la flamme d’échanges anonymes et de discussions impromptues, de rencontres fortuites et de retrouvailles inattendues.

 

 

Photographie de Rémi Crombez - Les manipulateurs s'apprêtent à réveiller la Grande Araignée à Calais - Cie La Machine - 2016

Photographie de Rémi Crombez
Les manipulateurs s’apprêtent à réveiller la Grande Araignée à Calais – Cie La Machine, 2016

 

 

L’espièglerie spatiale de ce type de spectacle transforme le plan formé par les rues, les boulevards et les places en un vaste terrain de jeu pour ces machines dont les mouvements bouleversent les temps de la ville. Leurs moments de veille deviennent sommeils. Comme le parent qui s’émeut du spectacle de son enfant endormi, les habitants-spectateurs stationnent pour écouter la respiration du Petit Géant, s’extasier de la tendresse émanant du repos de la Grande Girafe et de son Girafon, souhaiter que la nuit de la Petite Géante soit la plus douce possible ou en profiter pour admirer la complexité du mécanisme de la Grande Araignée. Oubliés les éreintantes heures de pointes proclamant le début et la fin de journées impersonnelles. Ici,  les cérémoniaux intimistes du réveil et du coucher donnent le rythme. L’ébranlement des machines emporte avec lui la rationalité du quotidien et la musique accompagnatrice achève de transformer l’urbain en décor onirique. Les incidents techniques remplacent les accidents automobiles. D’autres moments inattendus surprennent les habitants-spectateurs qui jouissent alors du privilège d’un morceau de magie dérobé à la vue des autres. Les rencontres entre les machines de cette course d’orientation fantastique sont les nouveaux marqueurs d’une temporalité devenue spectaculaire. Tendres retrouvailles ou affrontements enfumés, la précision harmonieuse des chorégraphies mécaniques raconte une histoire hors du temps.

 

 

Photographie de Rémi Crombez
Long-Ma, le Cheval-Dragon sur la plage de Calais, Cie La Machine, 2016

 

 

C’est le dernier jour du spectacle. Une saveur de nostalgie anticipée flotte déjà en ce dimanche matin dans le vent tourbillonnant sous un ciel bas et changeant. Je retrouve le Cheval-Dragon flânant sur la promenade de la plage, bien connue des calaisiens qui viennent y respirer l’air brut de la côte en s’enchantant toujours de l’intemporel ballet des ferries qui se croisent au large, sur le chemin des côtes anglaises évanescentes. Et tandis que la créature mécanique envoûte le front de mer de sa démarche cinématographique, surgit le souvenir du Petit Géant venu lui aussi contempler la chorégraphie navale sous une météo turbulente. J’avais huit ans. Le temps passe mais les lieux demeurent et les images se gravent. Ce dimanche matin là, âgé de vingt-six ans, j’observe le Cheval-Dragon s’assoupir sur la digue, puis des applaudissements nourris, percés de cris joyeux de gratitude s’accrochent aux regards troublés des manipulateurs de la machine de spectacle qui saluent humblement. Les yeux brillants, parfois humides, la foule se disperse ensuite, partageant cette fragile certitude de la beauté fugace de l’instant vécu. Le vent emporte alors d’innombrables échos de murmures silencieux venus d’autres années, d’autres époques, d’aujourd’hui, qui, en secret, se chuchotent à l’envi que Calais peut être sacrément belle sous le ciel gris d’un dimanche matin.

 

 

Lundi 27 juin 2016. Ce matin-là, une douce mélancolie s’empare brutalement de moi. Ce bonheur d’être triste, je le sais partagé par une ville entière. Tandis que celle-ci se transforme, souffre, s’agite, des milliards d’images se figent dans la mémoire collective, se fixent dans les rues, les espaces publics, sur les façades et les monuments. A travers le temps, les spectateurs-habitants de ces spectacles deviennent les passeurs de rêves d’une ville de poésie. C’est dans l’atmosphère, c’est une belle histoire.

 

 

 

 

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