Débats

Sociologie des beaux quartiers : Quand les étudiants de Seine Saint-Denis étudient le 8° arrondissement

Article paru dans le n°7 de la revue Urbanités – La ville bling-bling- sous le titre original: Quand les étudiant-e-s de Seine-Saint Denis investiguent les beaux quartiers : De l’exotisme à portée de métro à une enquête sur les inégalités sociales
Entretien avec Nicolas Jounin, réalisé par Flaminia Paddeu
 
Nicolas Jounin, sociologue, a enseigné pendant sept ans à l’université Paris-8-Saint-Denis. Il est l’auteur, à La Découverte, de Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment (Poche 2009), et, avec Pierre Barron, Anne Bory, Sébastien Chauvin et Lucie Tourette, de On bosse ici, on reste ici ! La grève des sans papiers : une aventure inédite (2011).

 

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COMMENT EST NÉ LE PRINCIPE À L’ORIGINE DE VOYAGE DE CLASSES, CELUI DE FAIRE ENQUÊTER DES ÉTUDIANTS DE SEINE-SAINT-DENIS DANS LES BEAUX QUARTIERS PARISIENS ? Y’A-T-IL À L’ORIGINE UN INTÉRÊT DE VOTRE PART POUR LES QUARTIERS BOURGEOIS OU ÉTAIT-CE UN PRÉTEXTE POUR « INVERSER LE SENS DE L’ÉTONNEMENT » ET « DÉPASSER L’EXOTISME » DANS LE RAPPORT ENTRE DEUX MILIEUX CONSIDÉRÉS COMME ÉTRANGERS ?
 
Nicolas Jounin : C’est effectivement un prétexte pour initier des étudiant-e-s à l’enquête sociologique, à partir d’une enquête « par dépaysement », pour reprendre l’expression de Stéphane Beaud et Florence Weber, qui la distinguent de l’enquête « par distanciation », réalisée dans un environnement familier (1997).
 
Le pari était que ce dépaysement provoquerait une série d’étonnements qui seraient l’aiguillon d’une volonté de savoir, d’un désir de rendre plus intelligible ce monde, pour soi-même comme pour les autres. En disant «ce monde», je pense au monde très particulier de la haute bourgeoisie parisienne, des commerces de vêtements de luxe ou des établissements d’hôtellerie-restauration chers et prestigieux ; mais je pense en même temps à notre monde commun (quoique inégalitaire et ségrégué) qui est constitué, indissociablement, par ce sous-monde spécifique de la bourgeoisie et par ceux des autres êtres humains, notamment les habitants et étudiants de Seine-Saint-Denis.
 
Si l’étude des quartiers bourgeois est un prétexte à l’enquête, c’est aussi plus précisément un prétexte à l’enquête sur les inégalités sociales.
 
Au-delà, ou en deçà de ces intentions, il y a aussi un nécessaire pragmatisme : mon travail consistait à présenter à de tout nouveaux étudiants de sociologie, de premier semestre de première année, les méthodes d’enquête en sociologie. Préférant une enquête « par dépaysement » mais tributaire des moyens limités alloués à une université comme Paris 8 (en regard par exemple de ceux dont bénéficient Sciences po Paris ou l’École normale supérieure), il fallait trouver l’« exotisme » à portée de métro. Il me semblait qu’il n’y avait pas plus dépaysant dans notre environnement proche.
 
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Source: Urbanités

 
 

À PREMIÈRE VUE, UN CERTAIN NOMBRE DE « CURIOSITÉS LOCALES » APPARAISSENT COMME CARACTÉRISTIQUES DES QUARTIERS ÉTUDIÉS DU 8ÈME ARRONDISSEMENT – LE TRIANGLE D’OR, ÉLYSÉES-MADELEINE, MONCEAU –, TELLES QUE LA PRÉSENCE DE PALACES, DE BOUTIQUES DE LUXE, DE VOITURES DE MARQUE ET DE VOITURIERS… UNE DES ÉTUDIANTES QUALIFIE UNE BOUTIQUE DE LUXE DE « BLING-BLING », L’ASSIMILANT À CE QUI EST DE L’ORDRE DE L’« EXTRAORDINAIRE », DU « SPECTACULAIRE » OU DE L’« EXCESSIF » (P. 23). LE « BLING-BLING » EST-IL L’UNE DES FORMES CONTEMPORAINES QUE PREND LA RICHESSE AUJOURD’HUI DANS CES QUARTIERS ? COMMENT INTERPRÉTER LE CARACTÈRE TAPAGEUR ET OSTENTATOIRE DE LA MISE EN SCÈNE DE LA RICHESSE ?
 
C’est dans les débuts surtout que les étudiant-e-s utilisent ce genre de vocabulaire, qui communique davantage leur ressenti (provoqué par la rencontre entre leurs dispositions socialement formées et ce décor fabriqué pour d’autres qu’eux) qu’une description précise et circonstanciée des lieux. Au fur et à mesure, l’enjeu du cours et de l’enquête est de produire des descriptions plus objectives, dont l’expression initiale des émotions n’est qu’un premier marche-pied. Ce seront par exemple des descriptions de l’espace, en comparant la taille des rayons dans une boutique de vêtements rue de la République à Saint-Denis et à Chanel avenue Montaigne.
 
De la même manière, bien qu’elle soit évocatrice, je ne suis pas sûr que l’expression « bling-bling » ait un contenu bien clair. Au cours de sa brève histoire, elle a d’abord désigné une exhibition de la richesse par des artistes de hip-hop, c’est-à-dire incarnant des figures de riches parvenus plutôt qu’héritiers. Par contraste, la haute et ancienne bourgeoisie se caractériserait par une distinction discrète, comme dans cette description d’une jeune femme par Béatrix Le Wita dans les années 1980 (1988), montrant qu’au milieu d’une tenue sobre il suffit d’un seul accessoire, en particulier d’un seul bijou de grande valeur, pour marquer l’appartenance de classe.
 
Pour autant, cela fait déjà longtemps qu’existent les boutiques de luxe de l’avenue Montaigne ou de la rue du faubourg Saint-Honoré, et qu’elles mettent en scène la richesse par le type et le prix des produits vendus, comme par leur consommation d’espace et d’énergies humaines. Si l’on retrouve souvent une dénégation de la vocation commerciale de ces boutiques (par l’escamotage des prix ou le confinement des opérations de paiement), c’est parce qu’on exhibe, davantage que l’argent, le pouvoir auquel il donne accès : pouvoir d’occuper des mètres carrés parmi les plus chers au monde, et même de les « gaspiller », avec un ratio nombre de produits exposés / superficie particulièrement bas pour des boutiques de vêtements ; pouvoir de recourir à la force de travail de nombreux vendeurs et vigiles qui font, à la place des bénéficiaires, des gestes que la plupart des gens réalisent par eux-mêmes (comme ouvrir la porte d’un magasin). De plus, ils le font avec des gestes mesurés, appris, répétés, distincts de ceux des vendeurs d’autres magasins : cela montre alors que leurs bénéficiaires peuvent non seulement se payer leur temps de travail direct, mais aussi leur temps de formation. Comme le disait le sociologue étatsunien Thorstein Veblen dès la fin du 19è siècle, « la première utilité des serviteurs est de témoigner que leur maître peut payer » (1899). Cette référence ancienne suggère que la logique distinctive et ostentatoire des classes supérieures n’est pas quelque chose de nouveau.
 
 
D’OÙ VIENT L’EXPRESSION DE « TRIANGLE D’OR », QUI DÉSIGNE CE QUARTIER DÉLIMITÉ PAR LES AVENUES DES CHAMPS ÉLYSÉES, MONTAIGNE ET GEORGE V ? QUELS SONT LES ACTEURS QUI CHERCHENT À PROMOUVOIR LES QUARTIERS DU 8ÈME ARRONDISSEMENT ?
 
D’après les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (1992), ce sont les promoteurs et marchands de biens qui ont d’abord imposé cette expression, avec suffisamment de succès pour qu’elle devienne une dénomination administrative du quartier se trouvant au sud de l’avenue des Champs-Élysées. Il y a traditionnellement une alliance entre des acteurs économiques (notamment les associations de commerçants, comme le comité Montaigne), des regroupements de riverains (par exemple dans les comités de quartier) et les pouvoirs publics (préfecture et municipalité) pour conserver à ces quartiers un visage spécifique.
 
Par exemple, en 2011, le commissaire du 8ème arrondissement s’est personnellement déplacé dans le comité de quartier du Triangle d’or pour défendre son bilan (10 000 évictions de mendiants supposés roms au cours de l’année écoulée). Nombre d’acteurs du 8ème d’arrondissement s’estiment néanmoins lésés depuis que la mairie de Paris est dirigée par le Parti socialiste – seule la mairie d’arrondissement les soutiendrait fidèlement. Par ailleurs, les hiérarchies, rivalités et dissensions internes font que les intérêts ne convergent pas toujours : le comité de l’avenue Montaigne verrait comme une dégradation de s’associer ostensiblement à celui des Champs-Élysées.
 

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