Portraits

Les artistes Boijeot et Renauld, créateurs d’espaces urbains mentaux, paru sur Demain la ville

On parle souvent de « paysages du quotidien ». Laurent Boijeot et Sébastien Renauld sont deux artistes du quotidien. Artistes de rue, ils s’opposent à une pratique classique du théâtre, réservée à une élite, enfermé dans une salle et cantonnant le public dans le rôle de simple spectateur. Se qualifiant eux même de « lubrifiant social », ils ont pour habitude d’effectuer des transhumances urbaines, prétextes à l’établissement du dialogue entre les différentes parties prenantes d’un quartier. Leur leitmotiv : Faire émerger des « villes invisibles ». Sortes de Marco Polo des temps modernes, ils font apparaître, le temps (ou devrait-on dire l’espace) d’une rencontre, de nouvelles formes d’urbanité, qui resteront gravées dans la mémoire de ceux qui en ont vécu l’expérience.


 
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Hotel Empire : The New York crossing
Octobre 2015, 732 heures, New York , Etats Unis
Photographe : Clément Martin

 

« Nous pourrions ne vous parler que de Lisa, mais ça ne vous raconterait rien. Cette activation marque notre entrée dans le jeu de l’humanité. Point zéro d’un habiter commun, ou vaste fumisterie. On adore se faire voler notre travail et zoner à table avec nos congénères. Être payé pour habiter la rue, l’art contemporain a du souci à se faire »


– Boijeot et Renauld –
 


Vous avez dit habiter ?


 

Si pour certains, habiter se résume à résider, pour Boijeot et Renauld, ce terme est bien plus englobant. Habiter, c’est traverser, fréquenter, s’approprier, se construire des balises spatiales, développer un affect vis-à-vis d’un territoire, établir une relation intime avec un espace, cohabiter… Pour faire valoir cette notion d’habiter le monde, les deux artistes ont conçu une performance consistant à placer des lits, des chaises et des tables mobiles dans l’espace public. Ils invitent qui veut, passants, amis, voisins, à venir s’y poser un moment et inventer une nouvelle intimité aux yeux de tous.
 
« Le lit est un objet irrésistible. En plaçant l’objet le plus intime et le plus privé dans la rue, nous déconstruisons les codes et abattons les frontières. Les draps sont blancs et propres, s’y assoie-t-on ? Y dort-on ? Certains y piquent une sieste, d’autres préfèrent s’attabler pour discuter. C’est très perturbant de créer un intérieur en extérieur. Les gens ne savent plus comment se positionner. Une fois, une jeune femme nous a demandé si elle pouvait fumer ! Sous cette bretelle d’autoroute, il n’y avait pas d’intérieur autre que dans sa tête.
 
Nous, en revanche, nous dormons dans ces lits et mangeons sur ces tables tout le temps de la performance. Nous avançons avec ce mobilier à peu près 500m par jour. Cette lenteur est primordiale, elle nous permet d’appartenir à un quartier sans l’occuper. Il est très important pour nous de ne pas entraver la fluidité de l’espace public, de ne pas attiser les colères ni les conflits, alors, nous ne faisons que passer, agglomérant les habitants au fil de notre trajet. Traverser une ville à ce rythme peut parfois prendre plusieurs semaines ! »
 
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Spectacle de rue
Aout 2013, 138 heures, La Chaux-de-Fonds, Suisse.
Photographies: Alban Hodot

 
Au fil de leur transhumance, les langues se délient, l’espace est partagé et les moments de convivialité s’intensifient. Les deux artistes n’ont d’autre rôle que de servir d’étincelle. Parfois ils amènent un sujet, d’autres fois ils s’effacent, laissant les habitant devenir les acteurs de leur propre scène. « Les discussions peuvent tourner autour des crottes de chien comme autour des politiques de relogement, de problèmes d’aménagements urbains ou de sens de la vie. Mais inévitablement, nous plongeons dans l’intimité des individus au point que ça peut en devenir dérangeant, voire insoutenable ». Si, spatialement, leur passage ne laisse aucune trace, celle-ci est bien réelle dans l’esprit des gens, comme taillée au ciseau. Sortes de créateurs d’espaces mentaux, les deux artistes œuvrent à rajouter une strate à la mémoire collective d’un lieu.
 
Dans une société où la discussion collective n’existe plus, Boijeot et Renauld ramènent dans la rue les outils qui la régénèrent. Mais ils sont précis : « Nous ne faisons qu’apporter les outils, nous refusons de contrôler les situations ».
 
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