Récits

La série Trepalium soulève les angoisses contemporaines liées au travail

Article parus sur Métropolitiques sous le titre original: La société sans travail. Une dystopie sociale et urbaine, par Florine Ballif

 

Alors que la loi Travail divise le Sénat et l’opinion, les attentes des Français sur l’épanouissement au travail restent fortes. Trepalium, une série télévisée d’anticipation, évoque la manière dont le travail structure la hiérarchie des statuts sociaux et la ségrégation urbaine.


 
La série Trepalium nous plonge dans un futur proche où le travail est une ressource rare. Les 80 % de la population au chômage vivent dans la « Zone », où ils sont relégués derrière un mur militarisé, tandis que les 20 % d’actifs, protégés par le Mur, habitent la « Ville ». Cette fable dystopique de la « fin du travail » (Rifkin 1997) questionne sans détour les angoisses contemporaines liées au travail, celle du chômage et de la perte de statut et de revenus qui en est le corollaire, et la souffrance dans un univers professionnel déshumanisé.
 

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La Ville et le Mur

 
 

La lutte à mort pour l’emploi


 
Le premier épisode se situe 30 ans après la construction du Mur. Deux groupes sociaux sont dépeints, les zonards privés de travail, livrés à la violence d’une économie de survie, et les actifs prêts à tout, même à tuer, pour conserver leur travail. À la moindre faiblesse (maladie, dépression) le salarié est licencié ; le sans-emploi, sans statut, ne pouvant subvenir à ses besoins, est considéré comme inutile et, à moins d’être pris en charge par sa famille, renvoyé dans la Zone. Cette éventualité touche même les enfants s’ils ne s’adaptent pas aux rythmes et n’obtiennent pas les résultats scolaires escomptés. Ainsi, dans cette société de la Ville, le travail est la seule valeur et les rapports sociaux, réduits à la finalité de la performance dans l’entreprise, sont d’une brutalité extrême. La scène la plus explicite montre le héros, ingénieur (Ruben Garcia, interprété par Pierre Deladonchamps), trébuchant sur le corps de son patron, mort subitement devant son bureau, et dont le premier réflexe est de téléphoner pour se présenter à son poste désormais libéré. Afin d’obtenir un poste de directeur, il ne renoncera pas à sacrifier son plus proche collaborateur en le renvoyant pour prouver sa détermination au DRH, ni à éliminer physiquement sa rivale. Même les relations familiales se jouent sur le mode de la rivalité et de la performance ; la famille donne un statut social mais la dimension affective y est étrangère.
 
Seuls les zonards montrent des gestes de gratuité et de solidarité et savent encore jouer pour le plaisir (ainsi, quand ceux-ci jouent au foot dans la ville, les actifs sont montrés inquiets ; ils ne comprennent pas ce qu’ils font). Les deux sociétés séparées par le Mur ne se côtoient pas, même si les exclus de la Ville viennent grossir les rangs des zonards et que quelques inactifs sont autorisés à travailler en ville.
 
 

La gestion des surnuméraires


 

Dans la série, la logique de concurrence généralisée conduit à la stigmatisation des sans-emplois, avec la figure des « zonards ». Le parallèle est clair avec le monde contemporain et la figure décriée des « assistés », puissant facteur de division au sein des classes populaires (entre classes populaires intégrées sur le marché du travail et précaires). Le processus de désaffiliation sociale (Castel 2009) à l’œuvre depuis les années 1980 conduit à l’exclusion sociale de ceux privés de travail et de la protection sociale qui y est liée. La gestion du chômage dans l’univers de Trepalium est proche de notre société actuelle : 10 000 « emplois solidaires » sont créés par la Première ministre (interprétée par Ronit Elkabetz) en échange de la libération du ministre du Travail, qui avait été pris en otage, et afin de maintenir la paix sociale et rassurer les bailleurs internationaux. La série s’ouvre sur cet événement. Les « solidaires », tirés au sort puis sélectionnés, sont affectés arbitrairement à des familles d’actifs, qui doivent les payer, sans réel besoin dans des logements ultra-technologisés. Dans ce futur imaginaire comme aujourd’hui, il semble plus facile d’occuper les personnes éloignées de l’emploi à des tâches peu utiles plutôt que transformer l’économie en favorisant la création d’emplois ou le partage du travail. Comme le montre Dominique Meda, dans cette série miroir de notre société, le chômage est naturalisé ; il n’est plus un risque social, mais attribué à la faute d’un individu. En effet, chez Aquaville, le licenciement est vécu comme une honte et le non-emploi devient un élément constitutif de l’état individuel (et même héréditaire puisqu’être né dans la Zone donne le statut d’inactif).
 
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