Débats

Le retour des « bandes » de jeunes ? par Manuel Boucher 

Manuel Boucher est membre du Laboratoire d’Études et de Recherches Sociales de l’Institut du Développement Social.
Le retour des « bandes » de jeunes ?Regards croisés sur les regroupements juvéniles dans les quartiers populaires a été publié dans Pensée plurielle 1/2007 (n° 14) , p. 111-124
URL : www.cairn.info/revue-pensee-plurielle-2007-1-page-111.htm.
DOI : 10.3917/pp.014.0111.

 

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Marlon Brando et les rebelles noirs dans le film L’Équipée sauvage

 

Ces derniers temps, les médias (journaux, télévision, cinéma) ont beaucoup mis en scène la violence des jeunes (émeutes, casseurs, tournantes…), donnant le sentiment général – renforcé depuis les émeutes de novembre 2005 que ces violences juvéniles explosent, voire qu’il s’agit de violences nouvelles. En effet, notamment sous l’influence du traitement médiatique des questions de sécurité, quelques idées s’imposent dans l’opinion publique : les violences juvéniles augmentent, les auteurs d’agressions physiques rajeunissent, la justice des mineurs est de plus en plus laxiste, les parents des classes populaires assument de moins en moins leur responsabilité éducative, les capacités d’action sociale dans les quartiers en voie de ghettoïsation se décomposent parallèlement au développement du crime organisé dans ces territoires. Au sein des quartiers populaires, nous assisterions donc à l’émergence massive de « bandes criminelles ». Pourtant, au-delà des logiques émotives, d’un côté, la description de regroupements juvéniles dans les quartiers populaires, et de l’autre, le développement de peurs vis-à-vis de la jeunesse populaire exprimées actuellement dans les médias sont-ils réellement des faits nouveaux ? À partir d’apports historiques et sociologiques sur les « bandes de jeunes », notre texte tente de répondre à ces questions. De plus, au regard de ce que nous disent les intervenants sociaux sur la réalité des « bandes », nous questionnons également leurs modes d’intervention. Dans la pratique, dans quels cas les intervenants sociaux limitent-ils la structuration d’organisations juvéniles criminelles et favorisent-ils la régulation sociale et, paradoxalement, dans quelles situations sont-ils – même involontairement – co-producteurs de désordres urbains et de violences favorables à la constitution de « bandes délinquantes » ?
 
 

Les bandes à l’épreuve de l’histoire

 
D’après les travaux des historiens ayant travaillé sur les jeunes des classes populaires, les regroupements de jeunes ont toujours fait peur. Les bandes de jeunes sont chargées d’un fort imaginaire pusillanime marqué par la multiplicité des définitions (bande vient de l’attribut guerrier = bannière). En fait, au fur et à mesure du temps, le mot « bande » qui renvoyait d’abord « à la notion de groupe pourvu d’un leader et arborant un signe distinctif qui le représente et le différencie des autres dans un cadre officiel a peu à peu muté pour désigner un groupe marginal et dangereux. » Au mot « bande », de banda, corps de troupes distingués par son fanion, le dictionnaire Petit Robert donne en effet comme première définition : « Groupe d’hommes qui combattent ensemble sous une même bannière, derrière un même chef ». La seconde définition est beaucoup plus explicite : « Groupe organisé et stable de personnes associées pour quelque dessein (…) Bande de voyous, de voleurs (gangs). Une dangereuse bande ». Ainsi, après les mots « équipe », « groupe », « troupe », les synonymes de « bande » sont « clan », « clique », « coterie », « mafia ». La troisième définition s’articule avec la seconde : « groupe d’animaux » dont les synonymes explicatifs sont « banc », « horde », « meute ». Par ailleurs, il ne faut pas négliger le fait que le terme « bande » se rapproche de « bandit », c’est-à-dire un malfaiteur, un brigand ou un gangster vivant hors-la-loi et en révolte contre la société. En effet, un bandit est un individu qui agit seul mais souvent en association avec d’autres malfrats pour enfreindre les lois juridiques et/ou la morale. Toutes ces indications étymologiques caractérisent donc le degré de négativité que nous accordons généralement aux « bandes de jeunes ».
 
Effectivement, au cours de l’histoire contemporaine, les « jeunes en groupe non encadrés » par des figures d’autorité adultes ont généré de l’inquiétude de la part des représentants de l’ordre établi, comme le montrent les trois appellations les plus connues de jeunes en bandes au cours du vingtième siècle :
 
– à la « belle époque », les « Apaches » sont des groupes de jeunes de milieux ouvriers en rupture avec le mode de vie structuré par le monde de la manufacture. Ils caractérisent l’insécurité urbaine sur les « fortifs » de Paris ;
 
– à la fin des années 1950 et au début des années 1960, les « blousons noirs » sont des groupes de jeunes turbulents, également de milieux ouvriers, en révolte contre le monde adulte et bourgeois et dotés d’attributs culturels saillants significatifs de la société de consommation de masse en développement (identification à une musique typée : le rock’n roll, port de vêtements américains également portés par des vedettes et des idoles du cinéma et de la musique, coiffure spécifique : la banane, déplacement en groupe en deux roues…) ;
 
– à partir du début des années 1980, les « zoulous » incarnent l’archétype des jeunes dangereux et incontrôlables en rupture de banc avec les agents de socialisation classiques que sont le travail, l‘école et la famille. Issus des grands ensembles urbains construits durant la fin de l’ère industrielle dans les années 1960 et 1970, en grande partie descendants de l’immigration maghrébine et africaine, ils sont associés à l’américanisation des rapports sociaux (repli communautaire, ségrégation urbaine ethnico-sociale…) d’ailleurs caractérisée par leur identification à la culture « hip-hop » originaire des États-Unis qu’ils plébiscitent et produisent.

 
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