Récits

Naples : Quand papa aura trouvé du boulot…

Récit publié sur Le Monde, à l’occasion de la journée mondiale contre le travail des enfants, le 12 juin 2016. Rédaction: Cécile Allegra, Photographies: Olivier Laban-Mattei
 
 

Giovanni est en retard. Très en retard. C’est normal, c’est de sa faute, après la sortie de l’école il a voulu jouer au foot avec deux copains. Non, pas ceux de sa classe, ces feignasses qui le traitent de mendiant. Deux autres du quartier « qui sont comme moi, enfin tu vois ce que je veux dire quoi, qui ne vont pas juste à l’école ».


 
Il est déjà treize heures trente, Giovanni a une bonne demi-heure de retard, alors il trottine vers la maison en espérant que sa mère Monica ne lui crie pas dessus. Dans la seule pièce de l’appartement, il enfile un t-shirt propre et par dessus, un tablier blanc. Son père, Gennaro, l’aide à bien le nouer. « Proprement, mon fils, voiiiilà, comme ça. » Giovanni avale un plat de pâtes et repart. Vers deux heures, il fait son entrée dans le bar. « Buongiorno », murmure le gamin. Derrière sa caisse, la patronne hausse un sourcil. Giovanni traverse la salle discrètement. Quelques vieux grattent leurs grilles de « Totoenalotto », le loto sportif, passion des napolitains. Deux mères aux cheveux noir corbeau boivent leur ristretto, cernées de quatre gosses qui pleurent pour avoir une glace. Giovanni attrape un plateau, y pose huit cafés. Il ressort sans faire de bruit et disparaît dans les ruelles du quartier de Pianura, à Naples.
 

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Et Giovanni court marche et court dans les rues, son plateau posé bien à plat sur sa paume ouverte. Parfois il s’arrête, masse un peu son poignet perpétuellement plié vers l’arrière, grimace… et repart. Il entre dans les boutiques du quartier, prend les commandes, « due macchiati, un caffè del nonno, un deca, okkkayyy… », ressort, revient vers le bar, charge les cafés et repart. Il fait chaud, en juillet à Naples. Giovanni marche trois heures d’affilées, et pendant qu’il marche il compte à voix haute. « Trente centimes d’euros de pourboire par café livré… Il est quatre heures, j’ai livré dix-sept cafés aujourd’hui… Maro’… seulement dix-sept, ça fait même pas cinq euros… Maro’ qu’est-ce que je dois faire ? … Maman m’a dit qu’il fallait dix euros pour le dîner de ce soir et daidaidaidai… ». Et Giovanni marche plus vite et son visage au fin duvet de préadolescent devient liquide, le t-shirt colle, le pantalon colle et Giovanni marche encore et toujours. Et derrière lui, il y a Pianura, étrange patchwork de baraques de tôle et barres de douze étages. Pianura, chef d’œuvre de « l’abusivismo », furieuse spéculation immobilière orchestrée par la camorra, mafia napolitaine qui a transformé le moindre bout de rocher en HLM branlant. Pianura, cette mauvaise blague faite aux victimes du séisme qui y ont été relogées en 1980 : trente ans plus tard, ces tours de misère sont devenues leur prison et l’enduit tombe par plaques entières, comme une croute d’un corps lépreux. Giovanni marche et au dessus de lui, accoudés aux balcons, des habitants en Marcel grillent leur cigarette, et leur regard se perd dans le vague. Partout à Pianura, l’œil bute sur les collines mitées de baraques, ponctuées de fumées. Des décharges clandestines s’embrasent spontanément et empoisonnent l’air du quartier. Il n’y a pas de vent, pas de mer à Pianura. Horizon : néant.
 
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