Récits

Brève histoire du Marais : 1900-1980

Article paru sur Télérama sous le titre original: Hygiènisme, antisémitisme, chasse aux pauvres… les tribulations du Marais 1900-1980, par Luc Le Chatelier
 
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Au chevet de l’église Saint Gervais, « Au rendez-vous des Maçons », 10 rue de Brosse, le 4 mars 1942, le 30 juin 1953 et le 11 juillet 1957, édifiant exemple de patrimoine reconstitué…
© Creaphis

 

Menacé de démolition par les hygiénistes, les modernes, les antisémites et les spéculateurs, le Marais, à Paris, est passé en moins d’un siècle du statut d’îlot insalubre à celui de quartiers bobo-friqué. Une histoire haletante racontée dans ses moindres détails par l’historienne Isabelle Backouche.


 
L’action se passe à Paris, à deux pas de l’hôtel de Ville, derrière l’église Saint Gervais, dans une partie du Marais délimitée au nord par les rues François Miron et Saint-Antoine, la rue Saint-Paul à l’est, la Seine au sud. Une note de la Préfecture du 16 mai 1942 précise que sur cette superficie de 14,6 hectares, on compte « 403 immeubles habités par 10 515 personnes réparties en 4 898 foyers, 419 d’entre eux étant des commerçants ». Classé « insalubre » sous la dénomination d’Ilot 16, ce périmètre doit être rasé au plus vite. Mais quelque chose coince… L’historienne Isabelle Backouche a mené l’enquête, ouvert les placards, épluché les archives, retrouvé d’anciens locataires, exhumé photos et notes de services, relu les gazettes, étudié les plans des autorités et ceux des architectes… Dans Paris transformé, le Marais 1900 – 1980 (Creaphis éditions, 25 €), elle nous sert, sur 430 pages, tous les ingrédients d’un thriller urbain haletant.
 

En 1942 ? Comme c’est bizarre…


 
De fait, l’histoire démarre bien avant. A la fin du XIXe, sous l’impulsion du Préfet de la Seine (qui, rappelons-le, fera, jusqu’en 1977, office de maire de Paris), l’insalubrité devient une catégorie administrative élaborée sur des critères « objectifs ». Les services mettent en place un casier sanitaire qui corrèle l’état général constaté des immeubles de Paris et les statistiques de mortalité par tuberculose. En 1921, (voir le plan ci-dessous) dix-sept îlots insalubres sont ainsi délimités … dans les quartiers les plus pauvres de la capitale. Avec une connotation clairement morale, les hygiénistes de l’époque pointent les sources du problème : le manque d’air et de lumière, les rues trop étroites, les appartements confinés, la promiscuité, même si — et je cite des témoignages de médecins qui le rappellent — , on mourait aussi de la tuberculose dans les beaux quartiers.
 
Arrêtons-nous deux minutes sur cette carte : si on la superpose avec la situation d’aujourd’hui, via Google map par exemple, on voit que certains îlots ont effectivement été rasés (le 1 au plateau Beaubourg, le 17 à Plaisance, le 11 au Père Lachaise, le 4 à la Gare/rue Nationale, où les promoteurs ont posé des barres et des tours qui nient complètement la trame de la ville), d’autres ont sauvé leur peau, totalement comme le quartier de la Huchette (N°3), ou partiellement, comme justement l’îlot 16…
 
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Les 17 îlots insalubres vus en 1921 par la Préfecture de la Seine
© Creaphis

 
Mais il l’a échappé belle ! Il était 16e sur la liste — qui correspondait à un classement des priorités à suivre, le 1 étant le plus morbide, le 17, le moins insalubre — et soudain, par une note de décembre 1941, il devient prioritaire. Or, à part le plateau Beaubourg (classé N° 1) qui a été effectivement rasé au début des années 30, et deux petits qui sont au nord de Paris, le 5 et le 9, il ne s’est rien passé pendant l’entre-deux guerres.
 

Pourquoi alors, en décembre 1941 précisément, s’attaquer à celui qui est le 16e sur la liste ? Faut-il y voir une mesure antisémite ?


 
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