Portraits

Manolo Mylonas, le photographe de la collusion entre l’urbain et l’humain

 
 

On pourrait qualifier Manolo Mylonas de « photographe de la marge ». Célèbre pour sa série « Tous les jours dimanche » où des situations enchanteresses se nichent dans un carcan urbain inflexible, il revisite de son œil désaxé la notion d’urbanité. Des fêtes foraines défraichies, aux banlieues « pourries », en passant par les chauffeurs de taxis, Manolo imprime ses pellicules d’un commun invisible et brosse le portrait d’un habiter oublié.


 
© Jeanne Mylonas

© Jeanne Mylonas

 

A l’image de ses clichés (ou bien ses clichés sont –ils à son image ?), Manolo Mylonas exprime une poésie singulière. Plutôt que de donner rendez-vous à une adresse précise (quoi de plus simple de s’y retrouver aujourd’hui avec les GPS), il détaille longuement au téléphone le trajet à effectuer. « A la sortie du métro, retournez-vous. Prenez la rue de la boulangerie, puis après 300m tournez à droite jusqu’au café à la devanture bleue… ». Une anecdote qui en dit long sur sa perception de l’espace urbain et sa mentalisation, au plus proche de la disposition des objets dans l’espace. Il est le conteur de ce qui existe et que l’on ne remarque pas, de cette boulangerie devant laquelle je serais passée sans lever le nez, de ces grands- parisiens qui habitent des pavillons oubliés, de ces chauffeurs que l’on joint d’un simple clic désincarné. On peut penser que les situations qu’il raconte sont banales, en réalité, elles mettent au jour des comportements illustrant la modernité de la pratique de la ville…
 

Les réfugiés de Calais, les péri-urbains métropolitains, les tokyoïtes harassés, la classe moyenne qui se divertit, les motards du Burkina, les biffins de Barbès… Les voici les sujets de ses photographies, quand il n’effectue pas de séries pour la presse.

 
 

Plus qu’un chasseur d’image, un cueilleur de situations


 
« J’ai commencé par photographier la Seine-Saint-Denis. Puis, petit à petit, mon champ d’action s’est élargi. Je procède souvent comme cela. En partant du plus proche, du plus familier, du plus intime, je déniche une photographie qui ouvre la voie à une série couvrant parfois un territoire plus vaste. C’est en commençant à photographier les fêtes foraines de Montfermeil ces petits interstices où l’utopie se niche, que la série « Attraction terrestre » est née. J’ai extrapolé d’un site à un thème, qui a fini par me mener jusqu’aux fêtes foraines de Calais. De là, j’en suis venu à photographier la Jungle. Mais il ne s’agit pas pour moi d’un réel projet artistique. Resté seulement deux jours sur place, je n’ai pu inscrire ma démarche sur le long terme et je ne peux donc considérer, à travers ces photos perso, apporter un éclairage sur l’urbanité générée par la forme du camp ».
 
 
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Série Attraction Terrestre
Dunkerque 2015 – Paris 2016
© Manolo Mylonas

 
Ainsi, Manolo Mylonas doit sentir, occuper, sillonner, épuiser, partir, puis revenir à un espace pour mettre en lumière une réalité ignorée. A travers la question de l’origine, de l’identité et du paysage de l’attachement, c’est un portrait de la notion d’habiter que le photographe dresse avec dextérité. « Puisqu’habiter ce n’est pas uniquement résider, nul besoin d’aller chercher ailleurs ce que l’on a tout près » comprends-on en filigrane de ses images. Une atmosphère bucolique imprègne les scènes de loisir pour inventer la villégiature urbaine. Le pique-nique dominical qui s’installe plaisamment sur le ruban gris et hermétique de l’autoroute vide trouble les notions de savoir vivre en ville ou à la campagne.
 

« J’aime saisir le rapport de l’homme à son environnement et toute l’ambivalence que cela implique. Des situations absurdes naissent de cette architecture dessinée pour accueillir une fonction donnée car l’homme n’a de cesse de détourner, de s’approprier et de transgresser. C’est dans ces scènes de vie que réside l’essence de la notion d’urbanité. Je cherche à confronter la violence de l’architecture et les brins d’herbe qui poussent entre les pavés »


 
Une femme qui jongle noyée dans une mer d’automobiles, un homme qui regarde rêveur la peinture d’une campagne bucolique parmi les gravas d’un chantier… ces gestes fugaces, ces regards furtifs, sont les signes d’une résistance silencieuse à laquelle Manolo Mylonas donne voix. La brutalité du décor exacerbe l’humanité de la situation.
 
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Manolo Mylonas
Série Tous les jours dimanche © Manolo Mylonas

 
« C’est un cheval sur un toit qui a initié Tous les jours dimanche, donnant le ton de la farce photographique à la série. Beaucoup ont qualifié la série de surréaliste. Moi je parle de réalisme magique. Aucun trucage, aucun artifice ne se cache derrière ces images, mais le choix du cadrage et de l’instant capturé y sont pour beaucoup. L’extraordinaire épouse le mélancolique, l’insolite se mêle à l’insoluble, pour raconter la poétique et la violence de la banlieue. Tout ceci participe à la décontraction des idées reçues et du fantasme échafaudé autour des banlieues. Du coup cette série photo porte aussi bien l’étiquette « La Seine Saint-Denis c’est glam » par des magazines féminins, que « la Seine Saint Denis c’est trache et moche » lorsque des associations me manifestent leur mécontentement choquées par la présence d’un animal qu’elles voient comme abandonné sur un toit ou par celle d’un enfant sur une autoroute.
Mais en faisant le choix de ne jamais légender mes clichés, je laisse le champ ouvert à l’interprétation ; libre à chacun de fantasmer ou de décrier cette banlieue.
Je rappelle toutefois que cette série a été réalisée sans mise en scène et sans maltraîtance d’enfants et d’animaux ( sic)
 »
 
 

Le déconstructeur de fantasmes


 
De la « morose » Seine-Saint-Denis à « l’électrique » Tokyo, Manolo Mylonas cherche à exprimer ce qui est et ce qui échappe à l’imaginaire collectif, en confrontant images construites et images saisies.
 
« Entre Tous les jours Dimanche et Alcôves électriques, les limites entre réel et irréel sont brouillées. D’un côté la nostalgie poétique se dégage d’un environnement hostile, de l’autre, des regards hagards se détachent d’une mégalopole enivrante.
La scène du fauteuil roulant sur la bande d’arrêt d’urgence aurait pu paraître usuelle, si une terre rouge, une végétation méditerranéenne et quelques ânes avaient complété le tableau. Mais sur une route parfaitement asphaltée, parcourue de véhicules et de camions- benne caractéristiques des pays européens, la scène devient équivoque, voire ubuesque. Il en est de même pour le pique-nique sur le périphérique. La déconnexion de l’usage prédestiné et de l’usage pratiqué apparait « folklorique
».
 
Manolo Mylonas
 
Manolo Mylonas
Série Tous les jours dimanche © Manolo Mylonas

 
« Au Japon, il est plus question d’image que d’usage. Dans la ville la plus lumineuse du monde, là où les écrans géants et les néons ne s’éteignent jamais, j’ai saisi les regards vides et les corps éreintés, les intérieurs asphyxiants et les extérieurs rutilants pour faire émerger l’intimité dans la cité. »
 

« Ce que j’aime à Saint-Denis, c’est qu’il est encore possible de grimper une montagne de sable, de s’aventurer dans une dent creuse et d’escalader des gravats. Une forme de chaos fertile subsiste, maintenant ouvert l’espace des possibles. A Tokyo, rien de tout cela n’est permis ».


 
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Série Alcôves électriques © Manolo Mylonas

 
 

Le trappeur de temps


 
Quelque soient les sujets traités par Manolo Mylonas, la dimension temporelle que ses photographies révèlent est troublante. On y sent le temps long, tour à tour empli de joie et de tristesse. On y sent l’ennui, dans un petit coin de paradis modeste et humble. On y sent un regain d’insouciance enfantine, dans des corps robustes et impétueux.
 
« J’apprend à prendre mon temps en m’intéressant aux paradoxes, dans des zones dont on se préoccupe moins ou stigmatisées par l’actualité » lance Manolo lorsque il est questionné sur ses méthodes de travail.
 
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« J’aime cette l’ambivalence entre le visage de cette femme terrifiée et son costume de super héros, tout comme celle de cette bande de jeunes costauds qui mangent des barbes à papa »
Série Attraction Terrestre © Manolo Mylonas

 
 
Entre l’humanisme de Elliott Erwitt, le reflet de l’ennui cher à Raymond Depardon, et l’absurde caractéristique de Jacques Tati, les photographies de Manolo Mylonas sont interprétables à l’infini et incitent au voyage, pourtant si proche.
 

Manolo Mylonas expose sa série Tous les jours dimanche, avec de nouvelles photographies en exclu :
– A la bibliothèque du Pré-Saint-Gervais jusqu’au 21 mai.
– A la médiathèque du centre ville de Saint-Denis jusqu’au 4 juin.
– A la médiathèque Colette d’Epinay du 7 juin au 30 juillet.
– Aux Instituts Français de Jérusalem et de Hébron jusqu’à fin mai

 
Et retrouver le photographe sur sa page Facebook
 
 
 

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