Récits

A Lille, la fraternité urbaine s’exprime à travers le street art collaboratif

Un témoignage personnel, en immersion dans un projet de fresque collective au sein du quartier populaire de Moulins à Lille.
 

Perchée au troisième étage du FLOW (Le Centre Eurorégional des Cultures Urbaines de Lille), la salle des arts visuels flotte au-dessus d’un paysage minéral rythmé par l’envolée de nombreuses cheminées de briques rouges émanant des anciennes filatures textiles du quartier de Moulins. Pas très loin, au milieu des toits des maisons 1930, émerge brutalement l’imposant bloc de béton de la résidence Trévise, gigantesque groupement de logements sociaux construit dans les années 1970. Ce quartier populaire souffre les stigmates des difficultés économiques et sociales attachées à son image. Il compose avec son voisin immédiat, le non moins populaire mais plus branché quartier de Wazemmes, l’héritage lillois d’une prospérité industrielle à jamais perdue.
 
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Le FLOW, surmonté par la salle panoramique dédiée aux arts visuels.
Crédit photo : FLOW

 
Tandis qu’au même moment les journaux locaux affublent Moulins du titre de hub nord-européen des trafics de drogues, gangréné par l’insécurité, la violence et la misère sociale, le FLOW accueille une étonnante déclaration d’amour expérimentale à la vie et à l’âme attachante du quartier. Cernée par le ciel gris des soirées hivernales mais protégée du vent des mauvaises nouvelles et du chaos du monde par ses immenses baies vitrées, la salle des arts visuels abrite l’écho de l’apaisante sérénité de la dizaine d’habitants, l’échine courbée sur leurs tables de travail, concentrés sur l’œuvre qu’ensemble ils composent lentement.
 
Etienne, l’artiste qui se cache sous le nom de The Dude Company, se promène au milieu de ses apprentis d’un soir. Il s’arrête face un minuscule morceau de femme à la silhouette fatiguée et mélancolique, dont le regard plein de malice semble s’être figé au loin, en direction de l’ombre nocturne, sombre et menaçante, de la résidence Trévise. Là où tout le monde la connaît et l’interpelle sous le surnom affectueux de Mamie Jeanne. De son pas lent et incertain, elle arpente chaque jour le quartier pour aller rendre visite à ses amies, faire ses courses au marché de Wazemmes ou encore prier à l’église de Solférino. Pourtant, elle n’avait jamais osé franchir la porte du FLOW. Ce soir là, scalpel à la main, elle s’affaire à découper un pochoir à partir d’une photographie de la crèche de sa résidence. Plus tard, elle utilisera pour la première fois de sa vie une bombe de peinture. Du nuage vaporeux de couleur apparaîtra, comme par magie, son chef d’oeuvre. Ce soir, Mamie Jeanne fait du graff.
 
Le regard dans le vide, Jeanne semble se demander ce qu’elle fait là, malgré les encouragements chaleureux d’Etienne. La technique du pochoir exige habileté et dextérité, capacités que l’âge a cruellement tendance à anéantir. C’est Paméla, de l’association La Vie de Chantier, qui est allée chercher Mamie Jeanne chez elle pour l’amener ici. Sonner aux portes d’appartements dans des halls défraîchis de résidences HLM, c’est une activité que Paméla connaît bien. Chaque jour, elle met de côté son diplôme d’urbaniste durement acquis pour tenter d’insuffler aux citoyens de ces ghettos urbains la volonté disparue de faire de nouveau société avec des voisins qu’ils ne connaissent même plus. Ecrire un livre collectif narrant l’histoire d’un immeuble, planter des fleurs, prendre soin des oiseaux, décorer des halls sinistres, autant de modestes projets dont la simplicité n’a d’égal que la désespérance sociale de l’environnement dans lequel ils s’inscrivent. Lorsque Stéphane, l’enthousiaste cheville ouvrière de la culture au FLOW, lui a présenté de son accent chantant du Sud le projet artistique d’Etienne, Paméla s’est empressée d’y impliquer les habitants qu’elle côtoie quotidiennement. Malgré une intense campagne de mobilisation, seule Jeanne est présente. Qu’importe, si ce soir-là Mamie Jeanne s’est initiée au graff, ça valait bien tous les succès populaires du monde.
 
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Les pochoirs réalisés par les habitants s’accumulent dans l’atelier.
Crédit photo : FLOW

 
Au cours de longues journées, s’éternisant souvent jusqu’à une heure avancée de la nuit, Eve-Marie s’active inlassablement au milieu des cordes à linges tendues à travers la salle et bientôt saturées de pochoirs intrigants. Formant un duo de choc avec Etienne, elle est à l’origine de la proposition artistique, au nom de sa toute jeune association TEC (Terrain d’Exploration Citadine). Ensemble, ils se sont échappés de leur atelier-boutique situé dans les alentours cossus du Vieux-Lille pour s’installer au FLOW, le temps d’une résidence de plusieurs semaines. Avec la complicité précieuse de Stéphane, ils sont parvenus à mobiliser près d’une centaine d’habitants, bien au-delà de leurs attentes originelles.
 
Chaque atelier obéit à un cérémonial immuable. L’habitant sélectionne d’abord la photographie d’un élément symbolique du quartier, de la façade d’une ancienne usine au détail d’une plaque d’égout, en passant par un cornet de frites, un vélo (fixie) de hipster, l’enseigne d’un bistrot local ou d’une station de métro. Puis Etienne se charge d’expliquer les grands principes de fabrication du pochoir, avant d’accompagner les premiers mouvements de l’artiste en herbe. D’autres, très motivés, s’attaquent à la réalisation détaillée de leur autoportrait. Certains, gonflés d’enthousiasme, reviennent à plusieurs ateliers. Le collège voisin, un institut pour les enfants sourds ou un club de l’amitié s’invitent au FLOW. Ces pochoirs, de taille raisonnable, s’accompagneront des incroyables panoramas urbains, réalisés avec patience et acharnement, par Etienne lui-même.
 
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Mise en place de la fresque, avec la collaboration des participants.
Crédit photo : FLOW

 
C’est le jour de l’inauguration. Salima, maman trentenaire infatigablement énergique et bienveillante, est venue avec ses enfants admirer les pochoirs qu’ils ont réalisé. Un jeune étudiant passant par là admire les innombrables détails graphiques qui éveillent la curiosité, et regrette de pas avoir participé à l’aventure. Ce jour là, Eve-Marie n’est ni soulagée de voir le travail s’achever, ni particulièrement fière du succès de son entreprise. Elle est simplement heureuse de lire la centaine de prénoms graffés sur le bord de la fresque. Des prénoms aux résonnances parfois lointaines sur lesquels sont souvent portés des opinions apeurées ou haineuses ; côtoyant d’autres prénoms qui pourraient appartenir à ces mêmes âmes angoissées. Quelques jours plus tôt, le chaos avait frappé la voisine Bruxelles, annihilant dans son sillage la vie de nombreux innocents. D’autres prénoms anonymes, victimes de la haine, de l’incompréhension, de la rage intérieure et de la solitude de parias désespérés par la froideur glaciale, souvent douloureuse, de leur société. Ce jour là, sur cette petite place du quartier à la triste réputation de Moulins, dans le vent de mars, une impressionnante fresque collective a été inaugurée. Pendant les quelques mois où elle s’imposera quotidiennement au regard des habitants, elle fera peut-être germer les espoirs d’une fraternité retrouvée, dans un quartier qui pourtant n’en manque pas. Cliché ? Mais les clichés parfois réconfortent. L’Art aussi.
 
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Les prénoms de l’ensemble des participants à la fresque.
Crédit photo : FLOW

 
 
 

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