Débats

Joseph Boussion de Nuit Debout répond à Anne Hidalgo sur la « privatisation » de l’espace public

En réaction à la récente déclaration faite par la maire de Paris concernant la tenue du mouvement Nuit Debout sur la place de la République, nous avons interviewé l’un des membres de ce collectif qui ne possède ni porte parole ni leader.


 
Troisième soir consécutif samedi pour Nuit debout. - (MaxPPP)
© MaxPP, source: La nouvelle république.fr

 

Anne Hidalgo a parlé de « privatisation de l’espace public » par le mouvement Nuit Debout. Comment réagissez vous à cette déclaration?


 
Joseph Boussion: Il ne s’agit ni de privatisation ni d’occupation mais plutôt de réappropriation. La place reste ouverte à la circulation dans l’espace et le devient dorénavant à la circulation des idées. Cet espace est intrinsèquement le lieu de l’échange, fonction que nous honorons avec le mouvement Nuit Debout en y amenant le débat.
 
 

Vous le dites, une place est destinée à plusieurs usages et usagers. Ce que l’on vous reproche c’est de vous y arrêter en continu. Comment voyez-vous la contradiction entre l’occupation de la place par Nuit Debout, qui peut être assimilée à une « monopolisation » et l’ouverture aux usages des personnes non impliquées dans Nuit Debout ?


 
Il n’y a aucune contradiction. On voudrait faire croire à l’opinion public que la place est noire de monde continuellement, et que nous y avons installé des campements. Or la dynamique de cet espace est fluctuante. Il y a des points de fixation par-ci, par-la, de temps, en temps, même si les assemblées générales de 18h restent un rendez-vous régulier. La République reste un lieu de passage, de flux, de transit et nous n’interférons aucunement dans la pratique quotidienne qui en est faite.
 
Ce que nous dénonçons en revanche, c’est la politique de privatisation menée par la mairie qui vend des mètres carrés d’espace public aux promoteurs et aux enseignes. La privatisation de l’espace public est réelle et elle est menée par les pouvoirs publics, à l’insu des citoyens qui payent des impôts pour son entretien.
Nous, à l’inverse, redonnons son rôle d’agora à la place qui a depuis longtemps perdu ses titres de noblesse. La place redevient l’écrin du débat plutôt que le siège de la publicité.
 
 

Comment voyez-vous la controverse entre la fraîcheur du débat démocratique et l’ordre hygiéniste évoqué par la maire qui justifie ses propos par le besoin d’assurer la propreté et la sécurité du lieu?


 
C’est bien connu, les gens sont sales, irrespectueux, violents et ce regroupement fait de la place de la République un lieu malfamé ! Mais que croit on? Les personnes qui viennent s’assoir – que ce soit une fois unique, exceptionnellement ou régulièrement – sont des citoyens comme les autres, tout ce qu’il y a de plus respectable, qui ne supportent simplement plus le système dans lequel ils vivent et qui les bride. Parmi eux, il y a énormément de familles, mais aussi des personnes âgées, des travailleurs…
 
En ce qui concerne l’hygiène et la sécurité, nous nous sommes par ailleurs organisés en mettant en place une « Commission hygiène et propreté » ainsi qu’une « Commission accueil et sérénité ». Il est très important de bien choisir les termes utilisés et nous avons pris soin de ne pas appeler cela « Service d’ordre » afin de ne pas susciter l’image de gros bras mais plutôt de responsables d’un climat apaisé.
 
 

Croyez-vous que l’on pourra parler du « mouvement du 32 mars 2016 » comme on parle du « mouvement du 22 mars 1968 » ? Quelle différence voyez-vous entre les deux mouvements, étant entendu que les rues (l’espace public tout entier) étaient à l’époque « privatisées » ?


 
A chaque époque sa mobilisation. Plutôt que de sillonner les rues, plutôt que de graviter de points en points, nous avons choisi le parti pris de nous ancrer à une place, et la place de la République incarnait le symbole idéal. Elle met en perspective la place du citoyen, de toute obédience et de toute condition sociale, dans la République, dans la démocratie. Il s’agissait aussi de choisir un lieu pour établir une mise en parallèle. Au palais Bourbon s’oppose la place de la République, aux membres de l’Assemblée Nationale, s’opposent les citoyens, à l’institution s’oppose la nation. La place devient ainsi une hétérotrophe, un lieu où l’utopie est spatialisée, mais attention, il s’agit ici d’une utopie concrète!
 
Le mouvement prend de l’ampleur. Il s’est étendu à l’échelle de l’Hexagone, et maintenant il atteint l’Espagne, le Portugal, la Belgique, les Pays-Bas. Il invite ceux qui sont exclus du débat politique, ceux qui sont privés de l’exercice de leur citoyenneté, ceux qui sont figés dans une torpeur, à sortir de cet état émotionnel pour regagner l’espoir. Plutôt que de rester rivé à son canapé à regarder BFM télé en se disant que le monde va mal et que l’on ne peut rien faire, nous proposons de libérer la parole et, je le répète car c’est fondamental, de changer d’état émotionnel.
 
 

Les Halles ont toujours été considérées comme l’espace public par excellence de Paris, alors que ce lieu est largement privatisé par les marques commerciales. Pensez-vous que la République pourrait devenir le nouveau centre névralgique de Paris ?


 
Je l’espère. La place de la République commence à être lourde de sens et de symbols. Les gens qui ont foulé son sol sont passés par une palette d’émotions différentes et pourtant liées: indignation, peur, tristesse, et maintenant espoir. Il est très important qu’urbanistiquement parlant des espaces comme celui-ci puissent vivre dans la ville. Elle doit devenir le poumon de la vie démocratique et non pas l’étendard du pouvoir institutionnel.
 
La réappropriation des places a déjà une petite histoire. Nuit Debout, place de la République, est souvent assimilée aux Indignés sur la Puerta del Sol où à Occupy Wall Street au Zuccotti Park mais on parle moins souvent du mouvement de la place Syntagma à Athènes. Nous ressemblons pourtant plus à ce mouvement car plus que la colère et l’indignation, nous caressons l’espérance et entamons la construction. Ces lieux n’ont pas toujours gardé la mémoire des évènements qu’ils ont abrité, mais ils permettaient que les groupes, régulièrement évacués par les forces de police, se reforment inévitablement, agglomérant de plus en plus de personnes.
Peut être que la place de la République n’en gardera pas la mémoire, mais en tout cas elle est déjà un point de ralliement des manifestations, un point de contestation et aujourd’hui, une agora.
 
 

Pour en savoir plus, sur le mouvement Nuit Debout et retrouver la pétition qu’ils ont lancée, c’est par ici
 
 
 

Commenter l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Je déclare avoir pris connaissance et avoir approuvé la Charte de modération et j'accepte que ma réaction soit publiée sur le site Lumières de la Ville.