Débats

Julie Gimbal pose son regard sur le projet des Halles

Le nouveau Forum des Halles a été inauguré hier, une occasion pour nous de questionner Julie Gimbal à propos de ce nouveau centre névralgique parisien. L’historienne de l’architecture, spécialiste de l’architecture de grande hauteur, de l’architecture contemporaine, et du patrimoine architectural, co-auteur de l’ouvrage « La tour et la ville, manuel de la grande hauteur » et contributrice régulière de Lumières de la ville, répond à nos questions.


 
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Source: lefigaro.fr

 

Au-delà de son aspect purement architectural, en quoi ce projet est-il différent ou au contraire relié à ce que les Halles étaient au début du 20e siècle quand elles étaient encore le ventre de Paris ?


 
Le projet emblématique de Louis Pierre Baltard, dont la destruction a d’ailleurs fonctionné comme un détonateur de la conscience historique des Parisiens, répondait en 1870 à la mission d’adapter le quartier des Halles à sa fonction de marché d’intérêt national. A partir du moment où le transfert à Rungis a été décidé, c’est-à-dire en 1959, il est évident que les Halles ne pouvaient plus être ce « ventre de Paris » que décrivit Zola. Son affectation devait évoluer et la ou les nouvelles fonctionnalités devaient éviter de recréer les engorgements de rues constatés par le passé. Maintenant, il était parfaitement possible, à mon sens, de conserver une petite activité de primeurs ce qui, au-delà d’une marque de considération pour les habitués des halles Baltard donnait du sens à la dénomination conservée du site.
 
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Les halles Baltard avant destruction
Source: ina.fr

 
Ce que j’aimerais souligner c’est que pour chacun des projets intéressant ce site aux XIXe, XXe et XXIe siècles, ce fut d’interminables discussions liées au parti architectural. Le premier pavillon érigé par Baltard exposait une construction hybride de pierre et de fer qui déclencha les foudres de l’opinion si bien qu’il fallut le détruire. Il y a ainsi un trait d’union entre chacun des projets, qui est la forte attente de la population parisienne vis-à-vis de ce cœur de ville et un infléchissement conservateur qui se heurte à la radicalité des partis exposés par voie de concours. Et je ne parle pas du coût, problématique lui aussi. Enfin, l’émulation internationale joue dans la volonté politique d’ériger un bâtiment-signal : on retint l’architecture de Baltard en partie pour son aptitude à rivaliser avec le Crystal Palace de Paxton et il ne fait aucun doute que l’actuel projet de Patrick Berger et Jacques Anziutti intègre dans ses lignes cette dimension médiatique.
 
le Crystal Palace de fut édifié à Hyde Park pour abriter la première des expositions universelles en 1851. Il fut ensuite démonté et installé au sud de Londres, dans le quartier qui porte encore son nom, avant de brûler en 1936
Source:thelatestnews.com

 
 

Pensez-vous que sa mutation dans le temps, jusqu’à aujourd’hui, est symptomatique de notre société contemporaine? Et si oui en quoi ?


 

L’architecte Albert Laprade (1883-1978), membre de l’Académie des beaux-arts, fit paraître en 1967 un ouvrage dans lequel il dénonçait la course à la rentabilité et la civilisation de l’abondance comme autant de dangers guettant Paris. Lui et André Chastel furent cinglants vis-à-vis du nouveau projet des Halles. Selon ce dernier, la destruction de ce patrimoine industriel au profit de l’érection d’un « monument », n’était que la concordance de caprices et de décisions déraisonnables de l’État, de la Ville et de la RATP. Cette polémique mise à part, il est évident que les commerces ont aujourd’hui une forte puissance d’attraction, que d’aucuns assimilent à la « vie de la ville ». Mais est-ce que la prétention de « plus grand centre commercial d’Europe » est vraiment digne et appropriée pour un cœur de capitale ? David Mangin, qui a signé le plan de principe du projet, a aussi rédigé un très bon ouvrage sur la voracité de l’urbanisme commercial… Cela étant, il faut mentionner les 14000 m² d’équipements culturels ainsi que le vaste jardin qui s’étirera à l’est du site, comme un poumon vert. Les mauvaises langues diront qu’ils viennent justifier cet investissement faramineux…
 

Le projet initial « Un toit dans un jardin » de David Mangin
Source: accomplir.asso.fr

 
 

Des parapluies de Willerval nous passons à la canopée. Quelle symbolique porte un tel projet?


 

La Canopée est présentée comme « un abri à l’échelle urbaine contre les intempéries », prenant comme modèle « les morphogénèses de la nature » (P. Berger). Je suis un peu fatiguée de cette métaphore organique sensée tout justifier et qui s’avère souvent un simulacre utopique : malgré sa couverture translucide, cette halle ne me paraît pas rétablir des échanges plus directs et sensibles entre les usagers et leur environnement chargé d’histoire. L’impression de repliement persiste et le temps nous dira si cet aménagement a la capacité d’inventer de l’urbanité. Je pense que cette question est précisément à l’origine du projet de Rem Koolhaas en 2004, qui cherchait à créer une porosité entre le monde souterrain et celui en surface. L’idée était de créer une interaction entre les commerces, les jardins, le pôle de transport et plus largement le centre de Paris mais aussi entre « les publics parisiens et franciliens ». A la place, fut retenue donc l’esquisse de David Mangin, sobrement intitulée Un toit dans un jardin. Je m’interroge encore…
 

Coupe de principe du projet de Rem Koolhaas
Source: darchitectures.fr

 
 

En comparaison avec la Place de la République qui, semble-t-il, est un véritable espace public de rencontres, d’appropriation et d’échanges (on le voit aujourd’hui avec #NuitDebout), pensez-vous qu’il s’agit là, d’un nouvel espace public ou va-t-on vers la création d’un « non-lieu » de plus (au sens de Marc Augé)?


 
Originellement, les Halles ne sont pas un espace public mais un vaste marché unifié donc. Le premier projet de reconstruction, marqué par les querelles entre l’Etat et la Ville, a rectifié les choses en venant délimiter différents espaces publics (places et axes de circulation) ainsi qu’un jardin à l’est. Ce nouveau projet confirme la partition du site en deux, avec d’un côté les activités commerciales et culturelles qui surmontent les transports souterrains et de l’autre une vaste étendue herbeuse. Pour ce qui est du jardin, il est vraisemblable que les Parisiens se l’approprieront mais quant à la Canopée, j’y vois effectivement l’expression de la surmodernité dont parle Marc Augé, même si je réalise la prouesse architecturale. Aujourd’hui, la société de consommation et ses tendances totalitaires créent des espaces systématisés et le principe de halle spectaculaire est représentatif de cette réalité. J’ai un peu l’impression d’être face à la mise en scène d’un éternel présent fonctionnaliste. L’homme devient alors ce que l’on attend de lui : un usager/consommateur anonyme de ce « Non-lieu »…
 
 
 

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