Portraits

Mimi The Clown, ou les liens et l’action – Un portrait pour Lumières de la Ville

P1030588
 
 
«J’avais la rage, je voulais tout le temps les décoller, mais c’était galère. Et puis un jour dans le Marais, j’ai suivi un artiste dans la rue, il faisait du collage sur les murs. Et là quand j’ai vu l’impact que son art pouvait provoquer, je me suis dit, y’a un truc à faire, alors moi aussi je suis allé coller dans les endroits réservés habituellement aux fachos, parce que moi aussi j’avais un truc à dire ! »

 
 
 
 
 

Ce que voulait décoller Miguel Donvez, c’étaient les affiches du Front National. Nous sommes à la fin des années 90, et le FN prend de l’ampleur dans une société marquée de plus en plus par le racisme. C’est à ce moment là que Miguel Donvez devient Mimi, ou plutôt Mimi the Clown.


 
Né en 1974, Miguel est d’abord éducateur à Roubaix, il travaille avec des jeunes délinquants, il tente tant bien que mal de leur faire retrouver un destin libre, loin de l’enfermement dans lequel ils se sont laissés prendre. Mais c’est trop tard, pour certains, et pour Miguel c’est trop dur, « trop violent physiquement, j’en suis devenu malade ». Cette volonté de faire évoluer les destins de chacun, Miguel ne l’a pas abandonnée. Mimi le fait jour après jour en tant que peintre, œuvre après œuvre, pochoir après pochoir. Il souhaite que ces jeunes, ces « vieux » aussi d’ailleurs, puissent penser à autre chose que leur misère sociale, penser et produire quelque chose et ainsi se ré-approprier la ville. Son art, il lui en donne un aspect social : Miguel me confie que s’il y a bien un lieu où il souhaiterait un jour se produire ce serait en Afrique, là bas, il rechercherait le travail en commun, et l’interaction avec les habitants. « Quand je suis dans la rue je m’engage ! »

 
Viré des jeunes socialistes à 20 ans, parce que « trop dans l’excès », il garde un souvenir inexorable d’un de ses profs à la fac. Il est alors étudiant en littérature italienne. Un jour à la fin d’un cours, cet homme que Miguel compte parmi ses mentors, tente de le raisonner face à son désir de marginalité : « Reste dans le système, sois peut être minoritaire, mais au moins tu es dedans, et là on pourra t’entendre. Si tu sors du système, tu auras beau crier personne ne t’écoutera». Alors qu’il voulait « poser des bombes », Miguel trouve alors refuge dans la peinture, « comme beaucoup » selon lui, qui s’en sont sortis par l’art. « C’est le moment où tu te décharges, mais tu te décharges intelligemment ».

 
La ville pour lui, peut être source de rencontres, de dialogues, mais aussi d’inégalités. Il regrette d’être trop souvent contraint à se produire en banlieue. Lillois d’origine, il porte un regard critique sur les municipalités des grandes villes françaises, dont la sienne « qui a tendance à repousser de plus en plus la banlieue ». Ce ne sont pas les banlieues en elle-même que Miguel rejette. Il dénonce plutôt cette société qui dévalue tous ces lieux, situés en dehors des centres des grandes villes, et qui marginalise tous ceux qui y vivent. Une société qui repousse en dehors de la ville ce qui n’est pas administrativement acceptable. Alors rester dans le système, être vu et entendu, voilà ce que Mimi désire, et comme ces jeunes qu’il a tenté d’aider lorsqu’il était éducateur il n’est pas le seul à réclamer cette justice : « Moi j’ai envie d’être dedans ! Pourquoi devrais-je me produire dans des endroits qui puent la pisse ? ».

 
Dieudonné, le Front National, les partis politiques qui sont au bout du cycle, la société qu’il juge mensongère, Miguel aimerait la combattre, et préparer une riposte, quitte à faire encore plus fort que ce qui est fait aujourd’hui : « Dieudonné, il faut le mettre en prison ! ». Comparant l’histoire du chaton de Marseille à ce qui se passe actuellement en Syrie, il s’énerve : « Tout le monde s’en fout, pourtant des enfants meurent par milliers ». Mimi rentre alors en scène et dénonce cette société : « C’est pour cela que j’ai choisi le clown, il me fallait un personnage qui puisse dénoncer la société actuelle. Le clown dit tout le temps oui, alors aujourd’hui je peux dire que t’es con, mais avec le sourire : on se fout de la gueule de la société actuelle avec le sourire ». Cette société que Miguel dénonce, c’est celle du spectaculaire, du mensonge, de la violence, des paillettes et de l’hyperconsommation.

 
« Alors il faut y aller ! Quand je suis dans la rue je m’engage, parce que lorsque je parle avec certains jeunes, lorsque je travaille avec eux, on discute et à un moment il y en a un qui comprend ce que je souhaite lui dire, et là c’est gagné, c’est bien la preuve qu’il y a encore de l’intelligence ». C’est dans la ville que Miguel exerce son art, c’est dans celle-ci qu’il souhaite durer. Citant comme maitre Pasolini le célèbre écrivain et réalisateur italien « qui a donné sa vie pour la contestation », Coluche ou Desproges, il déclare qu’avec l’art urbain, il peut y avoir une réelle appropriation de la ville : « Il ne s’agit plus de gueuler dans la rue, mais de faire de la peinture, de réfléchir, de rencontrer, de parler, d’éduquer, de travailler. »

 
Pourtant ce n’est pas toujours facile. Miguel explique qu’en France, même s’il y a pire ailleurs, les pouvoirs publics ne financent plus vraiment les artistes. Il tente alors de s’adresser plutôt aux privés. Il évoque d’ailleurs le Brésil duquel il revient, qui selon lui a une toute autre approche de l’art urbain. Là bas, l’art de rue est à la portée de tous. C’est le contraire qu’il reproche aux artistes urbains français. Selon lui, ils s’inspirent trop de l’art urbain américain, celui des « lettrages », celui des « initiés ». La vision que Miguel a de l’art est politique, rassembleuse, sociale. Il faut que tout le monde puisse en parler, s’en inspirer.

 
La ville, pour Miguel, est « une concentration d’énergies positives, et négatives ». Ce sont ces énergies négatives qu’il tente de combattre, ce sont ces énergies positives, « cette intelligence qui existe encore » qu’il souhaite rencontrer, qu’il souhaite sublimer. C’est ce qui est important pour lui dans la ville. Les lieux comptent pour Miguel, mais les liens humains, tous ceux qui peuvent naitre grâce aux œuvres de Mimi, sont l’essentiel. Ils sont sa source d’inspiration. Mais pour cela il faut savoir donner. Il avoue qu’avec l’âge et la famille, il s’est calmé : « Avant j’aurais tout retourné, j’aurais dit qu’il fallait une révolution, mais la révolution appelle la violence ».

 
Face à cette violence, qu’il condamne aujourd’hui, celle de l’anarchie, ou encore du racisme, de l’antisémitisme, du négationnisme, Miguel garde le sourire, il s’attarde maintenant à rencontrer des personnes qui donnent de l’espoir, « ceux qui préparent tous les jours une riposte » : les liens et l’action. Je comprends maintenant pourquoi Miguel m’a proposé de réaliser cet interview à la fin de sa performance du jour sur un mur appartenant à une radio lancée par des jeunes, intitulée Radio Marais : La radio des gens.

 

 
 
 

Commenter l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Je déclare avoir pris connaissance et avoir approuvé la Charte de modération et j'accepte que ma réaction soit publiée sur le site Lumières de la Ville.