Débats

L’espace public : entre fantasme et réalité

Article paru sur La vie des Idées sous le titre original: Espace public, urbanité et démocratie, par Stéphane Tonnelat
 

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Photographie de Stéphanos Mangriotis dans la série Urban Factory

 

Les espaces publics urbains sont au cœur des débats sur la mixité sociale. Mais sont-ils toujours favorables à l’éthique démocratique, à la solidarité ? S’inspirant de l’interactionnisme, Stéphane Tonnelat étudie la teneur éthique des relations entre passants


 
L’espace public urbain des grandes villes est souvent paré de vertus démocratiques. Comme lieu de passage, c’est l’espace de la tolérance envers la différence ; comme agora ou forum, c’est le lieu de la conversation et du débat public ; comme marché, c’est le lieu du commerce entre les citadins d’origines diverses ; comme arène, c’est le lieu de la représentation et de l’exercice de la force publique au service de la population ainsi que des manifestations. À tous ces titres, l’espace public serait, avec l’école, un des sites principaux de la formation et de l’expression de citoyens tolérants et responsables.
 
Dans les pages qui suivent, je présente une approche plus nuancée de l’effet des espaces publics. Plutôt qu’agents de démocratisation, je propose de les considérer comme des espaces d’apprentissage de compétences de comportement en public qui promeuvent une accessibilité généralisée fondée sur l’égalité, ainsi que comme espaces d’expérience des violations de cette norme et d’éventuelles mobilisations. Ces traits ont-ils un rapport avec la démocratie ?
 

L’ambivalence de l’espace public : entre communauté et société


 
Les effets des espaces publics urbains sur la société font d’autant plus débat qu’ils semblent difficiles à démontrer ou à infirmer. En suivant une généalogie tracée par Isaac Joseph, je voudrais montrer une évolution du concept lié à l’histoire de l’urbanisation en Europe et aux États-Unis d’Amérique.
 
Les premiers travaux sur l’espace public urbain, contemporains de l’urbanisation occidentale, y identifiaient une nouvelle forme de socialité aux effets ambivalents. Pour Georg Simmel, dans l’excursus sur l’étranger publié en 1903, les rues de Berlin, alors en forte croissance, sont les lieux de passage de l’étranger, personne anonyme, sans attachement local. Les citadins font rapidement l’apprentissage de la réserve, une attitude qui leur permet de réduire leur sensibilité aux sollicitations qui les assaillent. En conséquence, la ville a des effets à la fois libérateurs et aliénants. Elle libère les nouveaux arrivants, essentiellement issus de la campagne, des jugements de leurs pairs ou communauté. Mais l’indifférence des passants, devenus « blasés », les laisse seuls au milieu de la foule. Les citadins développent alors une psychologie faite de traitements impersonnels régulée par l’argent et le temps.
 
Exagérée, cette vision d’une ville aliénante est relativisée par Louis Wirth dans un fameux article publié en 1938, Le phénomène urbain comme mode de vie [1]. Il décrit comment les migrants de Chicago se regroupent dans des « aires naturelles » où les solidarités ethniques ou culturelles les aident à surmonter leur condition de pauvreté à leur arrivée en ville. Cependant, la fréquentation des espaces plus mélangés du centre-ville, y compris ceux du travail industriel, leur offre les occasions de se spécialiser dans un métier et éventuellement de développer des relations et des compétences indépendantes de leur groupe d’origine. De fait, si les sociabilités urbaines ont tendance à mettre tout le monde dans le même wagon de l’égalité de masse, elles poussent aussi les individus à se démarquer de façon originale. Les citadins développent des styles reconnaissables qui leurs permettent de s’affilier à des groupes secondaires inscrits dans des « régions morales » indépendantes des « aires naturelles. » À l’espace public du tout-venant se rajoute alors des zones différenciées par la culture, la classe, ou encore la profession ou les orientations sexuelles. Comme l’écrit Isaac Joseph, « L’urbanisation, loin d’être une forme d’émancipation généralisée, n’efface ni les privatismes, ni les enclaves ».

 
Vu par l’École de Chicago, l’espace public apparaît alors comme le lieu d’une désorganisation sociale temporaire qui défait les immigrants de leurs cultures d’origine et les prépare à une vie plus conforme aux standards américains à l’occasion d’un déménagement en périphérie. Il apparaît comme une « zone de transition ». Malgré une fascination pour toutes les formes de marginalité qui s’y développent, les monographies de la première école de Chicago présentent ainsi l’espace public du centre-ville comme un domaine transitionnel sans régulations sociales propres, pris entre communautés et société.
 
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