Récits

Le terrorisme s’attaque aux espaces publics démocratiques

Article paru sur Metropolitiques sous le titre original: Les espaces publics démocratiques à l’épreuve du terrorisme par Carole Gayet-Viaud, le 20/11/2015
 

La blessure infligée par les actes terroristes perpétrés à Paris ce vendredi 13 novembre tient en partie au fait qu’ils ont usé des qualités spécifiques aux espaces publics urbains pour les retourner contre elles-mêmes : hospitalité, suspension des identités et confiance a priori en autrui. Toutes ces caractéristiques sont au fondement des échanges civils dans les espaces publics démocratiques.


 
Les actes terroristes dont nous avons été victimes à Paris ce vendredi 13 novembre font à la fois mal et peur, les deux choses n’étant d’ailleurs pas simples à démêler. Le sentiment aigu d’injustice que nous éprouvons aujourd’hui tient notamment au fait, cruellement ironique, que ces actes se jouent des vertus et de la grandeur même des espaces démocratiques ciblés pour les retourner en faiblesses ou, plus exactement, les requalifier en vulnérabilités. C’est en effet de l’hospitalité des espaces publics, de leur ouverture et de la présomption de confiance qui y prévaut entre inconnus que le terrorisme tire en partie sa capacité destructrice. Il transforme ainsi une vertu cardinale, une caractéristique essentielle de nos démocraties, la confiance a priori qui prévaut dans les rencontres et rassemblements entre inconnus, en faiblesse.
 
Certains invoquent, depuis vendredi soir, la nécessité de prendre conscience du danger, de « se réveiller », voire de procéder à un véritable « changement culturel » au sein de la population. Mais de quel ordre ce changement doit-il être ? Et quelle peut en être la portée, en regard de ce que nous voulons défendre ? L’appel à une vigilance toujours plus grande ne va pas sans contrepartie. On en connaît déjà les modalités sur des questions de prévention de la délinquance de droit commun. En effet, parmi les éléments désormais routinisés de la « prévention situationnelle » en ville figurent les messages d’alerte diffusés par la RATP intimant la méfiance aux usagers du métro, dans certaines stations où les vols sont les plus fréquents. Cette mesure, qui a toutes les apparences du simple bon sens (inviter à la prudence), charrie incidemment une invitation à la transformation du regard sur autrui comme de l’attitude à adopter en public : « veiller à ses effets personnels » en ayant à l’esprit que « des pickpockets sont susceptibles d’agir dans cette station », ce n’est pas se promener en toute confiance. En configurant ainsi la présomption de confiance en insouciance coupable et en risque, ces annonces tendent à réduire le périmètre légitime de cette confiance a priori entre usagers du métro. Ceci soulève d’ailleurs, de façon tout à fait significative, de véritables réticences chez certains usagers.
 
Il importe, par conséquent, de peser les possibles implications des appels à la vigilance. Pour penser ce que ces manières de configurer l’enjeu de sécurité en public comportent elles-mêmes de risques, il semble utile de rappeler ici ce qui définit, depuis leur développement dans la France du XVIIIe siècle, les espaces publics urbains comme espaces démocratiques.
 

Les espaces publics urbains, au cœur de la démocratie comme mode de vie


 
Prendre au sérieux le statut et le rôle que jouent les espaces publics urbains dans la vie démocratique suppose de prendre ses distances vis-à-vis des définitions étroites du politique, qui le confinent aux sphères de la décision et du pouvoir, couplées aux sphères de l’agir militant et partisan. Dans ces perspectives, en effet, la vie quotidienne est largement déconnectée du monde politique, la rue se voyant conférer un rôle essentiellement accessoire et instrumental dans la manifestation du pouvoir (maintien de l’ordre) ou sa contestation (manifestations, protestations).
 
À distance de telles approches, il est possible de considérer les espaces publics urbains comme essentiels à la démocratie, si l’on envisage celle-ci comme une forme de vie et non plus seulement un type de régime politique ou un mode de gouvernement. S’il est aujourd’hui courant d’assimiler les espaces publics urbains à de purs environnements matériels et physiques, dotés de propriétés intrinsèques et indépendantes des pratiques qui y prennent place, ainsi que le font parfois les urbanistes, les assimilant aux interstices séparant les espaces bâtis et à la voirie, la posture opposée qui considère, au contraire, comme « métaphorique » l’usage du terme d’espace public pour désigner les espaces urbains (Joseph 1998 ; Terzi et Tonnelat 2013) semble également insatisfaisante. Penser les espaces publics urbains suppose, en réalité, de penser la manière dont des espaces concrets de coexistence entre non-familiers permettent des pratiques relevant d’un régime du public, d’un exercice ordinaire du souci des autres et du monde, entre personnes n’ayant d’autre lien que celui de vivre ensemble en société.
 
Cliquez ici pour lire la suite de l’article
 
 
 

Commenter l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Je déclare avoir pris connaissance et avoir approuvé la Charte de modération et j'accepte que ma réaction soit publiée sur le site Lumières de la Ville.