Débats

275 millions d’euros investis dans la construction d’un parc d’attraction à Calais

Parfois les images valent mieux que les mots…
 


 

.


 
Voici deux scénari territoriaux bien différents…
D’un côté Heroïc Land, le parc d’attraction prévu à l’horizon 2019 plonge ses visiteurs dans le monde virtuel des mangas et des jeux vidéos. De l’autre, la Jungle abrite des âmes de passage dont certaines se sont déjà enracinées dans la boue calaisienne.
 
Tandis que le démantèlement de la Jungle est amorcé, sous prétexte de reloger une poignée de réfugiés dans des conteneurs (qui « contiennent », comme leur nom l’indique), la mairie de Calais vient d’obtenir 275 millions d’euros assurés pour 2/3 par l’emprunt et pour 1/3 par des fonds propres, afin de construire un nouveau parc d’attraction. La maire de Calais présente ce projet comme une réponse « compensatoire » offerte aux calaisiens. La ville ne serait plus perçue comme un espace de transit mais comme une destination, et son image ne serait plus seulement associée aux barbelés. En plus de redorer le blason de la ville porte, le parc permettrait de redynamiser le territoire en générant un millier d’emplois, dont 750 directs.
 
Oui mais… Est-ce bien normal de balayer une réalité qui ne cesse d’être « nettoyée » et « invisibilisée »? Est-il possible de soigner la crise migratoire par l’utopie? Est-il concevable d’investir autant d’argent dans un projet si déshumanisé et déconnecté de son territoire tandis qu’à quelque pas, plusieurs milliers de personnes vivent dans une très grande précarité?
 

Le Pôle d’Exploration des Ressources Urbaines (PEROU) n’a pas dit son dernier mot. Cette équipe d’architectes, urbanistes, paysagistes, sociologues, ethnologues et géographes s’applique à documenter ce qui s’affirme, ce qui s’invente à l’interface entre bidonvilles et villes. Leurs actions concernent les interstices de la capitale, les friches ou les camps et ont pour vocation de les rendre habitables par les « indésirables ». Après les camps de Rom de Ris-Orangis et le lancement d’un concours international d’art et d’architecture pour la création d’un centre d’hébergement nomade dans Paris intra-muros, le PEROU a établi ses quartiers dans la Jungle. Ceux pour qui construire vaut mieux que détruire pour répondre aux questions sanitaires, sociales, politiques… posées par de telles situations récoltent expériences et témoignages qu’ils recomposent dans un Atlas de l’habitat « encampé » qu’ils ont présenté le 13 avril à la Cité de l’architecture et du patrimoine ainsi qu’à la biennale d’architecture de Venise.
 
« Dans ce que l’on nomme encore «bidonvilles», «campements» ou «jungles» se formulent quotidiennement les rêves d’une vie meilleure. À même ces endroits éloignés s’esquissent parfois les plans de villes assurément nouvelles, enfin débarrassées des attributs des villes révolues (remparts, enceintes, frontières), et augmentées de qualités d’avant-garde (solidarités actives, métissage des formes construites, communautés éphémères). En dépit des réactions de violence et d’hostilité, soubresauts d’un monde agonisant, des formes d’avenir se risquent, des mondes en devenir s’esquissent. »
 

A travers leurs récits, sorte d’extraits de leur vécu in situ, on comprend que s’est développé dans la Jungle une urbanité que l’on ne sait reproduire, mise en péril par une politiques sécuritaire et hygiéniste. En partant à la rencontre de Mika, l’artisan qui fabrique des chaussures à partir de pneus recyclés, de « Bambino », le jeune calaisien qui, rejeté par l’éducation nationale, a trouvé un Eldorado humain dans cette cité anti-babelienne (ou plus d’une vingtaine de langues sont parlées), du boulanger entrepreneur qui ne cherche pas à rejoindre l’Angleterre et préfère rester dans la jungle pour y monter un business, de restaurateurs, de coiffeurs barbiers ou encore de guérisseurs … l’image d’une véritable urbanité, reposant sur le partage et la solidarité apparait.
 
Après avoir publié « La lettre que la maire de Calais n’a jamais écrite » dans Libération, le PEROU lance un appel à idées avec « Réinventons Calais » et espère bien récupérer les 275 millions d’euros – prévus initialement pour la création du parc d’attraction – afin de les investir dans la construction d’un « jungle quartier ». Rendre habitable, ramener la dignité, assainir et raccrocher à la ville de Calais, voici leur combat pour la Jungle, voici ce pourquoi tout un chacun devrait se mobiliser.
 
 
 

Commenter l’article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Je déclare avoir pris connaissance et avoir approuvé la Charte de modération et j'accepte que ma réaction soit publiée sur le site Lumières de la Ville.