Portraits

Lina Bo Bardi, entre brutalisme et romantisme

Hier, alors que nous fêtions le premiers jour du printemps, nous commémorions également la disparition d’une immense architecte, Lina Bo Bardi.


 
Source: arquine.com

 

Disparue en 1992, dans sa maison de verre de Sao Paulo, l’architecte italienne, naturalisée brésilienne et figure majeure du Mouvement Moderne, a laissé au pays latino une oeuvre révolutionnaire.
 

Elle commence sa carrière au sein de l’agence de Gio Ponti à Milan en tant que rédactrice de revue jusqu’à l’interdiction de celle-ci en 1944 pour des motifs politiques. La situation de l’Italie, d’abord impliquée dans le Seconde Guerre mondiale, puis touchée par les luttes intestines opposant l’Italie du Nord et Mussolini à l’Italie du Sud et des Alliés, pousse les artistes et intellectuels à se rallier au Parti Communiste. Lina Bo est l’une d’entre eux. Au coeur d’une crise sociale et existentielle, elle recense après-guerre les « blessures » du pays et s’implique dans le Congrès National pour la Reconstruction.
 
Après son mariage avec le journaliste, critique et collectionneur Pietro Maria Bardi, elle rejoint le Brésil, son potentiel créatif et sa prospérité. Le « pays neuf » symbolise alors pour elle les espoirs d’une vitalité architecturale en devenir en se plaçant en opposition d’une Europe exsangue et meurtrie.
 

Une architecture allégorie de la nature


 
En associant au rationalisme du Mouvement Moderne la plasticité de l’art vernaculaire sud-américain, Lina Bo Bardi donne naissance à une architecture spontanée, organique et « mystique ». Son art, conçu comme un organisme destiné à accueillir la vie, place la nature en figure centrale.
 
Mère génératrice de matériaux nécessaires à l’art de bâtir, la nature établit un rapport respectueux avec l’anthropo-construction.
Plutôt que de matériaux, Lina Bo Bardi préfère le terme de « substances » pour qualifier l’essence de ses compositions: l’air, la lumière, la nature et l’art.
L’eau, le feu et la végétation sont utilisés comme des éléments vitaux, nécessaires au développement de la vie. L’humain, en symbiose avec son environnement, donne, par son échelle, la base de mesure de son architecture théorique comme pratique.
 

La découverte de la culture populaire Nordeste à la fin des années 60, marquera un tournant qui l’initiera à une alliance savante entre modernité et spiritualité.
 

Source: outdoorlifestyle.tumblr.com

 

Avec la Glass House, elle expérimente le contact de l’homme à la nature avec une architecture aérienne et enracinée, auréolée de lumière et couverte d’œuvres d’art. Située au beau milieu du quartier de Morumbi, cette demeure en verre, métal et béton, se love dans la Mata Atlantica dont la séparation ne tient qu’à une vitre. Elle abrite maintenant la fondation Lina Bo Bardi et expose la collection de livre, de pièces artistiques et de meubles dessinés par la maîtresse de maison.
 
Construite autour de l’ « arbre des sanctuaires » selon la tradition locale – un arbre à pain -, la demeure abrite, incrustés dans la chaux blanche de ses murs, des fragments de poterie, de poupées désarticulées, de fonds de bouteilles et de coquillages… Influencée par la peintures et l’art des tatouages menés par les indiens Cadueros, Lina Bo Bardi cherche à rappeler l’image du fort qui occupe le centre de la baie de Salvador et dont les murailles découvrent à marée basse une nuée de coquillages et d’objets jonchés.
 

Source: brasilidade.canalblog.com

 

Une architecture sociale

 
Empreinte d’un profond sentiment social, l’architecte veillera tout au long de sa carrière à toujours prendre en considération les individus qui feront usage de ses lieux. Prônant l’« expérience de la simplification » elle mêlera engagement social, couleurs sans folklore, architecture organique et brutalisme. C’est à elle que l’on doit l’imposante stature du musée d’art de la ville de Sao Paulo, le MASP (1957-1968) où elle malmena les codes de la muséographie.
 

Le MAS
Source: pinterest.com

 
Mais c’est surtout le Sesc de Palmeiras qui sera à l’origine de sa notoriété internationale.
 
Les SESC – Serviço Social do Comércio (Service Social du Commerce) – sont des espaces mixtes et sociaux, créés dans le cadre d’un projet culturel et éducatif datant 1946 et visant à poser la marque de l’innovation et de la transformation sociale. Dans l’Etat de São Paulo, les 33 centres SESC représentent majoritairement des équipements culturels et sportifs, mais programmes de santé, d’éducation et de sensibilisation y tiennent également séant. Ces organismes à but non lucratif ont pour objectif d’améliorer la qualité de vie des travailleurs et favorise l’accès aux soins et à la culture des résidents des quartiers populaires.
 

Lina Bo Bardi saisit la richesse du programme avec une intelligence incisive.
Retenue pour réhabiliter une ancienne usine de barils du début du XXe siècle, elle cherche à faire ressurgir l’histoire du lieu industriel, une démarche patrimoniale pour le moins insolite pour un jeune pays comme le Brésil. Les piliers de béton sont valorisés et les canalisations de climatisation mises à nu. Son désir est celui de « transformer un lieu de souffrance, de labeur, en un lieu de loisir, sans effacer son histoire ». Lina Bo Bardi voyait « l’architecture comme un service collectif et comme de la poésie ».
 

Le SESC de Palmeiras à Sao Paulo
Source: vitruvius.com.br

 
Dans cette joyeuse cacophonie de pratiques, l’insertion paysagère est d’autant plus saisissante. Le glissement d’un espace à l’autre s’effectue sans rupture alors que les situations surréalistes se succèdent. D’une ruelle aux façades de briques, parfumée des effluves des stand de jus et de soupe – selon la saison-, on passe à un hangars au sein duquel siège une cheminée et un bassin aux formes « burle-marxistes ». Quelques uns y dorment avachis sur des canapés tandis que d’autres y jouent du cavacinho (genre de ukulélé), pressés contre le chaud foyer. A quelques mètres, un open spaces met en dialogue le cabinet éphémère d’un dentiste avec les ateliers d’un cours de poterie.
 
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Puis, du haut des passerelles reliant ce patchwork spatial, l’oeil embrasse le tout. Les silhouette ciselée de l’usine traditionnelle cohabite avec les tubulures de béton brutalistes des cheminées remasterisées. La gangue minérale est percée d’orifices irréguliers semblables à des impacts de balles. En intégrant des formes simples et aucunement identifiables à la structure bâtie, Lina Bo Bardi oppose à la monumentalité et à la brutalité du volume des ouvertures qu’elle qualifie de « trous préhistoriques ».
 
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Architecte, auteur, designer, artiste… Lina Bo Bardi laisse derrière elle une oeuvre hautement humaniste. En portant sur le Brésil un regard d’anthropologue, elle s’est attaché à la modestie des créations vernaculaires qu’elle ouvre au champ de l’architecture. Une figure, bien moins connue que Niemeyer mais pas moins incontournable.

 
 
 

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