Débats

Saviez-vous que l’urbanité était genré(e) ? Paru sur Demain la ville

La semaine dernière, nous fêtions la journée des droits des femmes, plus communément appelée « journée de la femme ». Mais LA femme existe-t-elle vraiment ? Ne sont-elles pas aussi variées que plurielles et n’ont-elles pas toutes leur caractère propre et une identité distincte ? C’est évidemment ce que soutient Pascale Lapalud, urbaniste-designeure, co-fondatrice et Présidente de l’association Genre et Ville. Pour elle, LA femme n’existe pas, il n’y a que DES femmes, qui font face à la construction culturelle et historique d’une urbanité genrée.


 
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Le déjeuner sur l’herbe de Manet illustration genrée de l’espace public au XIX° siècle

 

Une distinction est à établir entre le terme « genre » et celui de « sexe » qui lui est étroitement lié. L’Organisation Mondiale de la Santé définit le mot « sexe » comme ce qui différencie biologiquement et physiologiquement les hommes des femmes.
 
Le mot « genre », lui, fait référence à une stéréotypie des groupes sociaux de sexe justifiée et alimentée par un processus de hiérarchisation autrement nommée domination masculine. Communément, le genre évoque les « rôles déterminés socialement, les comportements, les activités et les attributs qu’une société considère comme appropriés pour les hommes et les femmes ». Ainsi, les « hommes » et les « femmes » sont déterminés par le sexe, tandis que « masculin » et « féminin » correspondent à un « genre ». Il apparaît alors clairement que le sexe, imposé par la nature et inscrit dans le génome au travers d’un chromosome X ou Y est commun à toute société. En revanche, la définition de la place des femmes au sein d’une communauté varie selon les cultures.
 
Si les femmes ont, dans notre société occidentale, les mêmes droits a priori que les hommes, qu’en est-il du féminin ? « Les droits que nous pensons acquis aujourd’hui sont la résultante de véritables combats menés pieds à pieds à l’encontre des espaces et des pouvoirs légitimés exclusivement pour et par les hommes ». En effet, le droit de vote, le droit de devenir médecin, le droit d’avoir un compte en banque, le droit à l’avortement… sont acquis, mais les femmes restent moins payées, moins représentées, moins détentrices de « pouvoir » et… moins libres dans l’espace public. Car, si vous pensez que l’accès à l’urbanité est égalitaire, vous vous trompez. A première vue, la mixité d’appropriation de la ville semble un fait acquis et il pourrait sembler antédiluvien de douter encore de la parité du droit à la ville. Mais entre certitudes et pratiques, un interstice se glisse et révèle que la justice spatiale dans la société globale est inégale.
 

Le ravi et l’occupée


 
Pascale Lapalud est membre du mouvement féministe « La Barbe ». Avec ses comparses, elle a fait irruption à l’Assemblée Nationale ou encore en plein conseil d’administration de L’Oréal, afin de dénoncer la disparité genrée. Leurs manifestations ironiques consistent à revêtir de fausses barbes et à lire des « tracts au style pompeux façon 19ème siècle » pour « féliciter ces messieurs d’avoir su résister courageusement au féminisme ».
 
Fondé par d’anciennes militantes d’Act Up en réaction au sexisme ambiant entourant la campagne de Ségolène Royal en 2007, les « barbues » investissent les lieux publics ou de pouvoir pour dénoncer, avec humour toujours, la domination masculine. Cette expérience de terrain a poussé Pascale Lapalud à fonder, avec la socio-ethnographe Chris Blache et de nombreu(ses) autres, l’association Genre et Ville. Ce groupe de recherche organise des promenades urbaines dans le but de « décaler le regard », réalise des études destinées aux municipalités et mène des cycles de sensibilisation des élus, le tout dans le but de promouvoir l’égalité hommes-femmes, dans le droit fil d’une directive européenne.
 
« Le genre est un impensé. Absente des programmes scolaires universitaires et unilatérale dans la production des espaces, la question du genre mérite d’être abordée, car c’est avant tout la question de l’égalité qu’elle soulève ». Genre et Ville cherche à révéler, questionner et comprendre la place, sournoise et imperceptible pour la majorité, des stéréotypes du genre dans la ville. Peu de statistiques éclairent le sujet, alors, lors de certaines de ses marches sensibles, l’association tente de recenser, de dénombrer, d’observer… l’appropriation différenciée de l’espace public à partir d’un échantillon.
 
« Nous avons remarqué qu’aux alentours de Belleville, 95% des personnes assises sur un banc étaient des hommes ». Pourtant, quoi de plus consensuel qu’un banc ? « L’usage du banc en lui-même varie selon le genre. Nous disons souvent que les femmes s’occupent dans l’espace public tandis que les hommes l’occupent. Sur un banc, les femmes lisent, fument une cigarette, mangent un sandwich ou s’y retrouvent à plusieurs et discutent. Les hommes, eux, sont plus souvent oisifs et observent simplement les passants. On les appelle les « ravis ». Dans la rue, les femmes poussent, tirent, portent, et vont d’un point A à un point B. Et les hommes, on dit parfois d’eux qu’ils « tiennent le mur ».»
 

Même pas peur !


 
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© Genre et ville

 
Genre et ville cherche à décrypter cette disparité d’appropriation urbaine. D’où viennent ces usages genrés, comment les faire évoluer? Leur réflexion s’accompagne d’une mise en action. « L’un de nos premiers ateliers s’appelait « Même pas peur ». La peur est un sentiment et un ressenti, pouvant être éprouvés à la fois face et dans la perspective d’une situation dangereuse. Les urbains ont souvent bien plus peur de l’idée qu’ils se font des choses que de la perception qu’ils en ont réellement ».
 
La peur relève bien souvent du fantasme. « Même pas peur » cherche à déconstruire le sentiment de peur, à « décapsuler » les habitudes, à libérer les paroles. « Mettre à jour, comprendre et agir sont nos mots d’ordre. La nuit par exemple, est un « espace-temps » craint par les femmes ». La plupart y développent des micro-tactiques de protection, de véritables stratégies parfois sans s’en rendre compte. Leurs pas sont rapides, certaines tiennent leur sac à main bien serré contre elles, d’autres adaptent leurs tenues vestimentaires à la nuit ou se coupent de l’environnement en écoutant de la musique ou en téléphonant…
 
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