Débats

Le rôle du travail dans la sociabilité urbaine

Article publié sur Revue Projet sous le titre original: « La place du travail dans la sociabilité urbaine », par Jean-Michel Lattes
 

Il existe trop souvent une ville à deux vitesses. Saura t-elle s’adapter aux besoins sociaux ?


 
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« Lunch atop a Skyscraper », déjeuner au sommet du Rockefeller building
Photo de Charles Clyde Ebbets

 
La question des liens entre ville et travail demeure essentielle dans l’histoire de l’évolution des activités humaines. Si, à l’origine, la comparaison avec le travail de la terre, sédentaire, imprévisible dans ses résultats, soumis à une répétition coutumière des tâches, a pu sembler favorable à la ville en regard du travail urbain, contractualisé, régulier et prévisible, l’évolution du droit du travail amène à s’interroger sur la fragilité actuelle du statut du salarié dans la ville, dans un contexte d’ouverture et de mondialisation.
 
Loin de corriger l’évolution des emplois vers une plus grande flexibilité, la ville accentue les dérives sociales. L’emploi stable, qualifié, bien rémunéré, est aujourd’hui un mythe, dans un environnement où les relations de travail ne s’inscrivent plus dans la durée. La ville participe par ses évolutions à cette dégradation : il est possible de parler, à la fois, d’un droit du travail à deux vitesses et d’une ville à deux vitesses.
 
Le défi posé par le développement urbain est aujourd’hui considérable. Il convient de corriger les fractures constatées avant qu’elles ne soient irréversibles et de recréer des liens sociaux indispensables à un projet commun. Il redeviendrait alors possible de concilier les aspirations de citoyens, vivant dans un espace partagé mais multiforme et très inégalitaire dans son utilisation.
 

La ville, mirage social


 
Le XIXe siècle représente, sans nul doute, le moment clé de la transition, en France, d’une vie à dominante rurale vers de nouveaux modes de fonctionnement où la ville est désormais le support majeur de l’activité. L’attractivité de la ville et l’apparition de nouveaux emplois sont les éléments moteurs de cette mutation fondamentale.
 
La création de la classe ouvrière constitue une des clés de notre analyse. La ville apparaît comme un lieu idéal, facilitant le développement d’activités nouvelles ; répondant au besoin de main-d’œuvre des industriels tout en offrant aux salariés une forme de confort relatif inconnue en milieu rural. De fait, la ville s’impose aujourd’hui, comme en témoigne la place tenue par les aires urbaines en France, où se concentre plus de 75 % de la population : la moitié des Français sont regroupés dans 40 zones géographiques, toutes peuplées de plus de 150 000 habitants. Le travail salarié accompagne ce mouvement et se regroupe largement sur ces mêmes zones urbaines. La reconstruction d’après-guerre a véritablement porté le couple ville/travail, au point d’engendrer une nouvelle figure de vie urbaine issue de leurs nécessaires complémentarités : la banlieue.
 
Mais la nature des besoins exprimés évolue. Alors que les problèmes de logements orientent les politiques publiques jusqu’aux années 70, c’est désormais la demande de services, le transport au premier rang, qui mobilise les élus. La ville ne vit désormais que grâce à la mobilité, du fait de son expansion. Or cette mobilité n’a pas suivi sa rapide croissance. Si la ville répond bien aux besoins professionnels des entreprises, elle a du mal à répondre aux besoins, hors travail, de ceux qui l’habitent.
 
La croissance urbaine est positive pour certaines formes dominantes d’activité mais elle n’est pas maîtrisée dans ses effets sur le nécessaire maintien d’un lien social entre ceux qui y participent. L’apparition d’une véritable concurrence économique entre villes, non seulement à l’échelle de la nation mais aussi dans un contexte nouveau de mondialisation, contribue à cette dégradation.
 


Les emplois tertiaires


 
La création de nouveaux emplois a encore renforcé l’attractivité urbaine. Au cours des 30 dernières années, les transformations du monde du travail ont été considérables : tertiarisation des emplois salariés (72 % en 1998), développement du travail féminin, progression des services, réduction du temps de travail, concentration des périodes d’activité, progression des qualifications, etc.
 
La montée du tertiaire s’est accompagnée, en France, de la mise en place d’un droit du travail ambitieux aboutissant à la création d’un véritable statut du salarié. Les lois sur le temps de travail, sur la protection contre les licenciements, sur l’hygiène et la sécurité, sur la représentation du personnel, sur les garanties de rémunérations…, ont abouti à la création d’une classe moyenne protégée. Celle-ci, très impliquée dans la vie et l’organisation urbaines, a vu son niveau de vie progresser sans cesse. La mise en place d’un système de protection sociale efficace a complété l’ensemble en améliorant les prestations et les soins aux personnes.
 
La ville est ainsi apparue comme un lieu où l’on vit mieux et où l’on bénéficie de conditions d’emploi, de logement, de formation et d’accès à la culture d’une qualité peu comparable avec les difficultés rencontrées en milieu rural. L’opposition entre les emplois ruraux, durs, peu qualifiés et mal rémunérés et les emplois urbains, limités dans leur durée hebdomadaire, qualifiés et bien rétribués a représenté l’élément le plus tangible de la supériorité sociale des villes sur les campagnes. Cependant, la crise économique et les effets imprévus de certaines grandes mutations urbaines, par trop expérimentales, vont révéler les illusions édifiées autour du développement urbain.
 

La flexibilité du travail et la dureté urbaine…
 
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