Récits

Nos rues phallocrates ne veulent pas du nom des femmes

Saviez-vous que seulement 2% des rues françaises portaient des noms de femmes? C’est ce qu’une enquête de l’ONG Soroptimist révèle. Avec 6% de rues portant des patronymes de femmes sur les 33% arborant des noms de personnalités, l’absence de parité dans la dénomination de nos rues reflète une inégalité de la place accordée aux femmes.


 
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Le « Quai aux Fleurs » rebaptisé
© Fanny Marlier

 
En effet, les femmes célèbres dont le nom mériterait d’être « gravé dans la roche » ne manquent pas! C’est le cas de Suzanne Noël, pionnière de la chirurgie esthétique qui réparait les « gueules cassées » de la Première Guerre mondiale. Figure à l’origine du mouvement des Soroptimist en Europe, son nom orne une dizaine de petites plaques bleues en France. Elle fait partie de l’exception. Parmi les femmes les plus représentées en ville, on compte Jeanne d’Arc avec 49 rues portant son nom dans tout le pays, puis l’aviatrice Hélène Boucher (avec 39 rues) et la romancière George Sand (avec 37 rues).
 


Noms féminins ou noms de femmes?


 
Paris, légèrement au dessus de la moyenne nationale, offre à 2,6% des ses rues un baptême féminin. Pourtant, on continue a y observer la discrimination placardée sur les murs. Sur les 303 stations de métros parisiennes, seulement une porte un nom féminin : Louise Michel. Marie-Curie par exemple, avec ses deux prix Nobel, ne semble pas mériter de rue à son nom. Il aura fallu attendre 1967 pour que son prénom soit associé à la rue… Pierre-Curie. La rue Pierre-et-Marie-Curie existe donc bel et bien, mais combien de temps devrons nous espérer une rue Marie-Curie?
 

Autre exemple: La minuscule place Jean Paul Sartre et Simone de Beauvoir dans le 6° arrondissement porte le nom du couple. De quoi faire pâlir, près de 50 ans plus tard, l’auteur(e) du « Deuxième sexe » qui écrivait «On ne naît pas femme, on le devient». Si le couple Sartre-Beauvoir est emblématique de la vie intellectuelle du XXe siècle, les deux géants doivent se contenter d’une place pour deux.
 

Mais au delà de l’inégalité de représentation des figures féminines illustres dans l’espace urbain, l’essentiel des femmes auxquelles des noms de rues sont attribuées sont des « inconnues ». Les rues Christine, Clotilde, Madame… honorent des princesses et des belles-soeurs de roi de l’Ancien régime, qui n’ont en rien marqué l’Histoire. D’autres rues semblent porter des noms de femmes, mais attention aux « fausses amies ». Rue gracieuse vivait… la famille Gracieuse, et la rue Mazarine ne fut pas nommée ainsi pour honorer la fille cachée Mitterrand mais parce qu’elle se situait à proximité de l’ancien collège des Quatre-Nations, fondé par le cardinal Mazarin en faveur de l’instruction gratuite. Ainsi, ce sont pour la plupart des épouses ou filles d’hommes célèbres qui sont valorisées, tandis que les scientifiques, les écrivaines, les militantes, les femmes politiques, les artistes et les résistantes… semblent en grande majorité ne pas mériter la reconnaissance du pays !
 

Cartographie de la phallocratie


 
Armand Gilles, un informaticien basé à Bordeaux, a cherché à illustrer cette disparité au travers de carte représentant en bleu les rues portant le nom de grands hommes et en rose (oui, bon, le code couleur est déjà genré…) celles portant un patronyme féminin (oups… « patronyme » signifie étymologiquement « nom du père », « matronyme » conviendrait mieux !).
 
Capture d’écran du travail d’Armand Gilles – genre des rues à Paris

 
Qu’il s’agisse de Nantes, de Paris ou de Dieppe, le résultat est implacable, les villes apparaissent toutes bleue. Leur auteur précise à Rue89: « Si on enlève les rues “neutres”, comme “rue des Tulipes”, on se retrouve avec une proportion de 90% masculin et de 10% féminin. » Selon lui, certaines villes comptent tout de même une plus grande proportion de rues « au féminin », comme Artigues-près-Bordeaux, dont la maire est une femme. Mais alors Paris?
 

En effet Anne Hidalgo y est allée de son tweet !
 


 


« Osez le féminisme »


 
C’est en réaction à une campagne menée par l’association « Osez le féminisme » que la maire de Paris s’est exprimée. En aout dernier, l’association féministe avait mené une
action nocturne visant à rebaptiser au féminin les plaques glorifiant les hommes célèbres sur l’Ile de la Cité. Marie Curie, Florence Arthaud ou encore Sophie Scholl ont ainsi investi Paris.
 


 

Il est vrai que les dénominations de rues se sont vues attribuées en parallèle de la construction des villes, pour la plupart à une époque où les préoccupations féministes n’existaient pas ou peu. A l’avenir, un rééquilibrage serait-il envisageable ? La mairie de Paris précise que « sur les 36 noms proposés en février dernier par la commission de dénomination, 22 sont ceux de femmes ». Pour une fois, elles ont l’ascendant !
 
 
 

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