Récits

Trepalium, la série de Arte qui met en scène la BNF

Article paru sur Mediapart sous le titre original « Trepalium : quand la fiction éclaire l’architecture (III La Grande Bibliothèque de M. Perrault) »
 
Trepalium est un thriller d’anticipation qui tisse des destins romanesques dans un monde futuriste où 80 % de sans-emplois font face à 20% d’actifs. Entre 1984 et Metropolis, ce monde est scindé en deux espaces par un Mur d’enceinte imprenable. D’un côté la Zone, de l’autre la Ville.
 


 
Fable politique, la série programmée par Arte permet aussi d’interroger la ville réelle
 
Impossible d’oublier, dans le dispositif mis en place par Trepalium, une figure propre au traitement cinématographique de l’architecture : la disjonction entre intérieur et extérieur. Si l’on passe beaucoup de temps dans le siège du PCF, sa façade n’apparaît guère, pas plus que les locaux et escaliers empruntés au Centre National de la Danse ne correspondent cinématographiquement au bâtiment qui les abrite à Pantin…
 
Une telle disjonction vaut autant par ce qu’elle gomme que par les collages qu’elle promeut. Les formes externes dessinées par Niemeyer pour la place du colonel Fabien sont assez connues du public français, leur usage trop marqué, pour que leur présence à l’écran ne nécessite une justification de la réappropriation scénaristique. A Pantin, c’est la forteresse qui disparait – et avec elle l’imagerie d’une confrontation assumée. En associant l’intérieur de béton aux formes plus éthérées d’Aquaville, la série peut au contraire mettre en valeur le double langage du néolibéralisme : promettant transparence et élévation en façade, et s’appuyant plus à l’intérieur sur la brutalité la plus décidée. Le dédoublement intérieur / extérieur, finalement, accomplit parfaitement le processus contre-utopique de renversement des signes propres à l’utopie.
 
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Captures d’écran

 

Le meilleur exemple de ce dédoublement à l’œuvre tient certainement à l’entrée dans le siège d’Aquaville. Alors que le bâtiment présente à l’arrivant de hautes tours, la progression interne passe par la descente de vertigineux escaliers mécaniques. A la façade toute vitrée s’oppose la plongée dans un puits profond de béton et de métal. Ici aussi, pourtant, la logique de la série rejoint la mise en fiction du réel. Car il faut y prendre garde : les deux faces d’Aquaville proviennent en fait d’un seul et même bâtiment, la Grande Bibliothèque, ou Bibliothèque François Mitterrand, édifiée par Dominique Perrault dans la première partie des années 1990. Traitement d’image aidant, les deux tours d’Aquaville n’offrent qu’une sublimation de celles de la bibliothèque, tandis que la descente en escalators – à peine redoublée par les mêmes logiciels – rappelle aux chercheurs celle qui les mène chaque jour vers leurs espaces de travail.
 
La dramatisation de l’entrée comme de la procession dans un bâtiment fait d’ailleurs partie de la grande tradition architecturale. A Prague, dans la maison Müller – étonnant cube blanc dessiné par Adolf Loos en 1930 – le visiteur emprunte un étroit couloir, suivi d’un escalier tout aussi étroit, pour découvrir enfin l’espace majeur du salon, largement ouvert sur les autres pièces, et encore magnifié par la progression antérieure. A la Grande Bibliothèque, le lecteur emprunte l’escalier mécanique d’Aquaville pour passer depuis la vision des tours vers le promenoir hautement vitré dédié à la recherche. D’un cas d’école à l’autre, les espaces sont seulement agrandis, l’impressionnante hauteur sous plafond des salles de lecture – et l’indéniable sensation d’espace qu’elles procurent – correspondant mécaniquement à la taille peu commune de l’escalator.
 
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A lire également:
Trepalium : quand la fiction éclaire l’architecture (I – Critique du mur)
 
Trepalium : quand la fiction éclaire l’architecture (II Critique du béton brut) 
 
 

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