Portraits

Hommage à Claude Parent, l’architecte du mouvement

« Avant moi, l’architecture internationale dominante, dite moderne, reposait sur un principe: le cube est la base de tout. Or, la perpendiculaire me gêne, parce qu’elle crée obstacle. L’architecture ne doit plus générer des enfermements, avec des murs, toujours des murs, mais au contraire rétablir la continuité, respecter la fluidité. Il ne faut plus contourner les bâtiments, mais passer par-dessus, se réapproprier les toitures. Faire des collines plutôt que des murs. » Claude Parent
 

Etude
Source: academie-des-beaux-arts.fr

 
Claude Parent, cet « utopiste du territoire » comme aimait à le décrire son collaborateur et complice Paul Virilio, s’est éteint dimanche 28 février.
C’est à eux deux qu’on doit la paternité du groupe Architecture Principe (1963-68) et la naissance de la théorie de la « fonction oblique », un principe d’expérimentation de la brisure, de la diagonale et du plan incliné.
 
Claude Parent cherchait à opérer une profonde rupture épistémologique avec le modernisme, en théorisant la pratique et en pratiquant la théorie. A la fois architecte, dessinateur, utopiste et polémiste, il tente d’anticiper l’adéquation de l’architecture aux usages et besoins de son époque. Architecte au banc de son époque, il déconstruit et requestionne sans cesse les principes établis de la discipline. Entre utopie et mise en crise politique de l’architecture, son art remet en question la fonction la plus évidente du langage architectural: le plan.
 
Influencé par ses rencontres avec André Bloc, Ionel Schein, Nicolas Schöffer, Yves Klein, Sylvia Monfort, Jean Tinguely… il exploite les premières recherches du néoplasticisme de Théo van Doesburg pour les éprouver à l’échelle du bâti. Son approche plastique et expérimentale donne alors à ses constructions des allures de sculptures de Brancusi qui s’élèvent comme des manifestes s’opposant aux visions « classiques » de l’architecture.
 
Au coeur de nombreuses polémiques, notamment lorsqu’il s’associe avec EDF à un vaste projet d’insertion paysagère de centrales nucléaires, Claude Parent met inexorablement son architecture en péril. Avocat du diable et combattant des « biens pensants », il innove, invente, déséquilibre ou plutôt bouscule les idées reçues et l’architecture qui n’est, pour lui, que « création in vivo ». Il s’ancre au cœur des contradictions qui déchirent la société dans laquelle il vit et s’attaque aux centres commerciaux et aux centrales nucléaires, à la recherche de renouvellement et d’acceptation.
 
Pourtant, bien que marginalisé, il reçoit le grand Prix national d’architecture en 1979 et est élu membre de l’Académie des Beaux-Arts en 2005.
 

Mais comment parler d’un si grand précurseur sans présenter les projets les plus représentatifs du concept de « fonction oblique »? En voici quelques exemples:
 


La Maison Drusch, Versailles (1963-1965)


 
Cette cellule d’habitation matérialise le dynamisme des volumes par l’introduction de la diagonale. Construite pour l’industriel Gaston Drusch, elle est articulée autour d’un angle de 120° qui crée, par la fracture, un effet de bascule. Si de l’extérieur, la brisure semble distinguer les deux cubes, l’espace interne, lui, est pensé en toute continuité. Claude Parent explore ici l’instabilité d’un cube renversé maintenu en équilibre sur son arête. La diagonale introduite comme ligne de force modifie les codes de construction habituellement dictés par l’horizontale.
 
Source: artfund.org

 

Pavillon français de la biennale de Venise (1970)


 
Lorsque Claude Parent est nommé commissaire du Pavillon français de la Biennale d’art, il propose un “parcours oblique continu” que le public est invité à expérimenter. Parmi les plans inclinés, les artistes réalisent des performances relatives au mouvement du corps dans l’espace.

 
Digital StillCamera

Source: Digital StillCamera

 

L’église Sainte-Bernadette du Banlay, Nevers (1963-1966)


 
Cette église catholique moderne est située à Nevers, dans le département français de la Nièvre. Classée au titre des Monuments Historiques en 2000, elle a reçu le label « Patrimoine du XXe siècle » par la préfecture de Dijon en 2005.
Cette oeuvre, fruit du travail de Paul Virilio sur les bunkers de l’Atlantique et de la recherche de Claude Parent sur la critique du plan moderne, est dédié à la sainte catholique Bernadette Soubirous. A la fois allégorie à la grotte où la Sainte eut ses apparitions, bunker militaire et église; le lieu sacré tient figure d’oppression, de refuge, de berceau et de tombe. « Espace cryptique », véritable carapace monolithique et totalement hermétique, Sainte-Bernadette a marqué les esprits d’une époque encore empreints par la Seconde Guerre Mondiale, la guerre froide et la menace nucléaire. En affirmant la fracture de deux lourdes masses s’élevant en porte-à-faux, Parent révèle la faille comme élément déterminant de l’unité dans la discontinuité de l’espace.
 
Source: pfrunner.wordpress.com

 

Le concours du plateau Beaubourg (1971)


 
Claude Parent répond au projet de construction de Beaubourg en proposant une architecture enterrée, dissimulée sous une colline végétalisée. Après la disparition d’un quartier tout entier à l’emplacement du musée, c’est la disparition de l’architecture elle-même qu’il prône.
 
PROJET DE PLATEAU BEAUBOURG (1971), revu en 2015.   Crédit - Dennis Bouchard
Projet, revu en 2015.
Crédit – Dennis Bouchard


La maison de l’Iran, Paris (1960-1968)


 
Erigée sur le terrain de la Cité internationale universitaire de Paris, la Maison de l’Iran, aujourd’hui Fondation Avicenne, a été pensée comme une sculpture. Avec André Bloc, fondateur de la revue Architecture d’Aujourd’hui, ainsi que deux architectes iraniens, Hedar Ghiai et Mossem Foroughi, il envisage une structure formée de trois portiques d’acier de 38 mètres de haut, auxquels sont suspendus des caissons de quatre étages formant deux blocs d’habitation. Aujourd’hui, l’édifice joue véritablement un rôle de signal urbain depuis le boulevard périphérique.
 
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La maison Bordeaux Le Pecq, Normandie (1964-1965)


 
Andrée Bordeaux-Le-Pecq (1910-1973), peintre et présidente du Salon d’art contemporain Comparaisons, choisit Claude Parent pour réaliser sa résidence familiale. Les mouvements de toitures, conçus comme des vagues, rappellent l’esthétique de la fondation Maeght de Josep Lluís Sert ou l’œuvre de l’architecte japonais Kenzo Tange. Claude Parent s’impose ici comme un véritable virtuose du béton armé. La fracture, située à l’intersection de deux courbes du toit laisse passer un rayon de lumière qui scande l’espace et participe à la mise en scène du séjour.
 
Source: academie-des-beaux-arts.fr

 
 
En quête de déséquilibres, de mouvements et de fluidités dans l’architecture, Claude Parent s’impose comme le révélateur des ruptures et des rebonds d’une époque. Maitre à penser de Jean Nouvel, il est l’un des héros de la modernité.
 
 
 

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