Portfolios

Lucien Hervé photographe
L’interprète de l’architecture

Propos recueillis par Jasmine Léonardon
 
 

« Le rôle de la photographie d’architecture est d’être ce qu’est l’interprétation musicale par rapport à la partition »


Lucien Hervé

 
 
Lucien Hervé est un maître de la photographie d’architecture. Son objectif a capturé les œuvres des plus grands noms de l’art de bâtir : Oscar Niemeyer, Alvar Aalto, Renzo Piano, Jean Prouvé… et surtout Le Corbusier dont il est le photographe « attitré ».
 
Qualifié par certains de « ciseleur d’ombre et de lumière », Lucien Hervé se démarque de ses contemporains par ses cadrages en plongée, ses vues en oblique et une volonté d’abstraction qui provoque chez celui qui regarde ses photographies la sensation vertigineuse d’une perte de repère.
 
Disparu à l’âge de 97 ans, László Elkán – de son vrai nom -, rejoint après son évasion du camp de prisonniers de Hohenstein en 1941, les rangs de la Résistance et du Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés, sous le pseudonyme de Lucien Hervé. Militant actif à la CGT et au Parti Communiste, il s’adonne d’abord à la peinture, puis au journalisme avant de se découvrir une passion pour la photographie.
 
C’est dans son appartement du Trocadéro que sa veuve, Judith Hervé, nous accueille. Les meubles dessinés par Charlotte Perriand et Jean Prouvé emplissent la pièce avec élégance et sobriété. Le salon est tel que le photographe semble l’avoir laissé, bien des années auparavant ; tel qu’il l’a capturé, par fragments, à la fin de sa vie. Le même tapis bleu, la même plinthe peinte en noir, la même reproduction d’un tableau de Mondrian au plafond.
 
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L’appartement, Lucien Hervé, 2000

 
L’atmosphère est saturée d’art, et lorsque l’on regarde certains collages, dessins et photographies du grand homme, l’inspiration cubiste apparaît comme une évidence. Mais c’est aussi Goya, Rembrandt, Nicolas de Staël, De Chirico ou Munch que l’on voit surgir au détour d’un regard.
 
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Lucien Hervé PSQF (Paris Sans Quitter ma Fenêtre)1947-1948

 

Expressionnisme, équilibre et abstraction


 
« Mon mari était très influencé par l’expressionnisme allemand, puis par le Bauhaus », se positionnant ainsi à la frontière entre fiction et réalité, entre art et architecture.
« Les contrastes très travaillés de ses photographies en noir et blanc expriment les couleurs. Pour lui, les couleurs prenaient leur sens dans leurs contrastes, les unes par rapport aux autres. Il en est de même pour le noir et blanc, entre lesquels apparaît tout une gamme de gris. Lorsque les contrastes se répondent, lorsqu’une conversation intérieure s’établit au sein d’une photographie, la lumière et les ombres font office de couleurs. »
 
Ainsi, la profondeur du noir et la douceur de la lumière renvoient à un imaginaire collectif. Les immenses ombres découpées du Dr Caligari, de M le Maudit ou encore de Faust de Murnau semblent planer au dessus des silhouettes que le photographe a immortalisé. « Si vous regardez bien, il y a très régulièrement des formes triangulaires cachées dans les photographies de mon mari ». Ombres de toitures, de flèches de cathédrales… ces formes anguleuses sont les éléments de base de la composition géométrique de ses photographies.
 
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Fatehpur Sikri, Lucien Hervé, 1955

 
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Unité dhabitation de Nantes-Rezé, Lucien-Hervé, 1952-1954

 
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Chandigarh, Lucien Hervé, 1955

 
Jardin du Trocadéro, Lucien Hervé, 1947

Jardin du Trocadéro, Lucien Hervé, 1947


 
 
 
 
« Mon mari composait ses photographies comme un peintre compose une toile. Voyez sur celle-ci, il a pris grand soin à ce que le mat du luminaire et la margelle du trottoir ourlent son cadrage. La présence des trois personnages est primordiale, sans eux la photographie serait totalement déséquilibrée. Ils sont comme trois coups de pinceau noir dans un tableau abstrait. »
 
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Chandigarh, Lucien Hervé, 1955

 
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Cité Radieuse, Marseille, Lucien Hervé, 1949

 
Là où certains voyaient une fenêtre, une margelle ou un escalier, Lucien Hervé y voyait un Mondrian, un Delaunay, un Léger.
 
Souvent, une silhouette se détache dans ce dédale de lignes brisées et de bandes croisées. Dans cette architecture brutaliste, la présence humaine permet de rompre avec l’abstraction pure et rappeler que ces lieux sont bien faits pour être habités. Un petit personnage fait office d’échelle, mais lui, contrairement aux plans d’architectes, ne se résume pas à une bande noire. Vecteur de l’âme de ces photographies, son humanité semble magnifier les édifices pétrifiés. La plupart du temps, il reste anonyme, le visage tourné ou plongé dans l’obscurité.
 
Lucien Hervé Le Corbusier- Façade of the Secretariat Building, Chandigarh, 1961
Haute Cour à Chandigarh, Lucien Hervé, 1955

 
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Haute Cour à Chandigarh, Lucien Hervé, 1955

 
« L’une des photographies préférées de Hervé est celle d’un enfant indien. Sur le négatif, son visage apparait parfaitement, mais Lucien a voulu l’assombrir, pour généraliser la pauvreté incarnée par cet enfant aux pieds nus, pour ne pas lui donner de visage. »
 
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Accusateur, Lucien Hervé, 1955

 
 

Le photographe du « Genius loci »


 
La première fois que Le Corbusier a vu l’œuvre de mon mari, il lui a écrit : « Vous avez l’âme d’un architecte et savez voir l’architecture ». C’est ainsi que leur collaboration a débutée. Lorsque je demande à Judith Hervé si son mari était le photographe officiel de Le Corbusier, celle-ci éclate de rire : « Ce n’était tout de même pas le président de la République ! Les architectes n’ont pas de photographes officiels. En revanche, il arrivait à Le Corbusier de demander à mon mari de se rendre à Chandigarh, à Ronchamp, ou à Marseille, pour photographier ses chantiers ou ses constructions achevées. Il ne rémunérait pas mon mari, qui vendait ces photographies à des galeries, des maisons d’édition ou des revues. C’était une collaboration. Ce qu’il aimait chez Hervé, c’était sa capacité à exprimer l’esprit de l’architecture à travers un détail, d’en extraire le sensible à travers un fragment. Beaucoup de gens le qualifiaient de photographe « minimaliste », car il parvenait à faire ressentir le « genius loci », l’esprit des lieux, à travers peu d’éléments, simplement en capturant le frottement d’une marche et d’un mur par exemple. L’essentiel de l’esprit de l’architecture et d’une époque tenaient dans un minuscule cadrage. Il était très rare que Hervé embrasse de son appareil l’intégralité d’une façade. »

 
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Chapelle Notre Dame du Haut à Ronchamp, Lucien Hervé, 1950-1955

 
Bien loin du reportage photographique, Lucien Hervé passait de longues heures sur un site, afin de capter la moindre variation depuis soleil levant jusqu’au soleil couchant, jusqu’à épuiser le terrain.
« Il ne cherchait jamais à illustrer un événement, ni à capter le mouvement d’un corps. C’est un hasard si l’on voit dans quelques rares photographies un enfant courir.»
 
« Mon mari extrayait l’essence de l’architecture plus qu’il ne la documentait. Il est arrivé parfois que Le Corbusier lui demande de photographier des détails techniques, ou certains aspects de la structure, rassemblés dans l’ouvrage Contacts. Mais jamais il n’a soufflé au photographe un angle de prise de vue ou un cadrage ».
 
Au delà de ses missions, Lucien Hervé développait également des projets personnels. Parmi ceux-ci, il photographie avec assiduité l’abbaye du Thoronet, cherche à mettre en parallèle ses photographies avec le texte de Paul Valéry « langage de l’architecture » et associe peintures et photographies abstraites dans son projet « Le beau pour la rue »… Sa créativité et son érudition l’amènent à retracer, avec un parti pris esthétique, l’évolution des églises chrétiennes depuis leur naissance en Syrie du nord jusqu’au XX° siècle, en passant par le gothique et le roman. Le mysticisme, la religiosité, la spiritualité et la foi profonde des bâtisseurs des différentes époques imprègnent ses photographies dans lesquelles tantôt l’ordre cistercien, tantôt l’esprit byzantin se dégagent comme une effluve d’une simple lucarne. « L’âme d’un architecte », paru à l’occasion du 900ème anniversaire de l’abbaye de Clerveaux, réunit cette quête de la spiritualité architecturale en un ouvrage posthume.
 
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L’abbaye cistercienne du Thoronet, Lucien Hervé, 1951

 
L’œil du plasticien, puis l’œil de l’architecte de Lucien Hervé ont construit des images structurées et lyriques, réinterprétées jusqu’à l’abstraction. Chacune de ses photographies, construite comme un tableau, saisit les ombres sculptées à l’origine de la perception des volumes. La puissance d’évocation de son œuvre dégage l’essence d’une ambiance, dans laquelle se cristallise à la fois quelque chose d’implacable et d’impalpable : l’esprit des lieux.
 
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Autoportrait, 1938 et portrait de Judith Hervé, 1948-49, Lucien Hervé

 
 
 

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