Récits

L’architecture de crise #5 : la difficile formalisation de la mémoire, paru sur Demain la ville

Il est difficile de gérer la mémoire, sa représentation est en crise. Nous l’avons vu dans l’article précédent de notre série, l’architecture peut être porteuse de mémoire, lorsqu’elle subsiste comme trace à un événement collectif qui a meurtri les corps et les esprits, mais aussi lorsqu’elle est érigée comme monument pour pérenniser la mémoire suite à un épisode que ses murs n’ont pas connu. Destinés à fixer matériellement et émotionnellement un évènement, dans le temps et dans l’espace, les mémoriaux qui célébraient autrefois les héros sanctifient aujourd’hui les victimes.
 

 

La mémoire , René Magritte, 1954

La mémoire , René Magritte, 1954

Aussi variés que les évènements tragiques auxquels ils rendent hommage, les mémoriaux peuvent être des monuments ou de simples mises en scènes du vide, ils peuvent siéger à l’emplacement du déroulement des faits qu’ils évoquent ou en être totalement décontextualisés… mais tous sont des allégories du passé, tous ont pour vocation de mesurer l’homme à l’Histoire.
 
Suite aux attentats de Charlie Hebdo, des plaques ont été récemment disposées dans les rues de Paris, laissant une trace là où il n’y en avait pas. Le processus de « guérison » passe donc par la construction d’un paysage mémoriel qui, s’il n’a pas subi d’altération physique, se voit attribuer des « marqueurs factices ».
 
Ces remparts contre l’oubli deviennent parfois de véritables balises identitaires en s’insérant dans des circuits de pèlerinage de plus en plus prisés des touristes. Cependant, ces lieux célébrant les morts parviennent rarement à devenir des lieux de vie.
 
Ainsi la question se pose : faut-il conserver une trace tangible d’un traumatisme dans un devoir de mémoire, ou faut-il, au contraire, la laisser s’effacer pour recommencer à vivre ? Et lorsque la trace disparaît, faut-il en construire de nouvelles ?
 
 
 

Auschwitz, ou la mémoire ambiguë


 
L’ancien camp de concentration et d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau est la destination la plus convoitée des tours opérateurs de Cracovie, volant d’ailleurs aussi la vedette à la somptueuse ex-capitale polonaise. Proposée au même titre que la visite de Nowa Huta, symbole du système communiste, ou la mine de sel Wieliczka, la visite du camp ainsi que du musée s’accompagne d’un dîner juif « typique » et d’un tour sur la place du marché, où il est possible d’acheter des statuettes aux nez proéminents, tenant un violon ou un gros sac de monnaie à la main… selon un article de Télérama. Ici, la mémoire reconstituée reproduit de manière ambiguë les représentations antisémites.
 
Auschwitz, devenu « produit d’appel », a transformé le drame en mémoire, la mémoire en marché. Parmi les hangars et les bâtiments de briques décrépits, la foule est parfois telle qu’il est impossible pour certains de se recueillir, impossible de « ressentir ». Bien souvent, seul un brouhaha de voix ininterrompu s’élève, percé de coups de coudes et de flashs aveuglants. Parmi les 1,3 millions de visiteurs annuels, certains bafouent même la mémoire du lieu. Une femme a tenté de s’y déshabiller pour comprendre ce qu’être nue dans une chambre à gaz pouvait signifier, une marque de confection a demandé l’autorisation d’utiliser le site comme décor de son défilé de mode et la vidéo d’une artiste australienne dansant sur « I will survive » avec son grand-père rescapé du camp a tourné sur Youtube.
 
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Des douches censées rafraichir les touristes on fait polémique à Auschwitz. Source: imgur

 
Alors que faire ? La « touristification » des lieux de mémoire ne biaise-t-elle pas notre rapport à la mort et au temps ? Le business de la mémoire ne désacralise-t-il pas le symbole des lieux, jusqu’à le déshonorer ?
 
Auschwitz est un mémorial-musée en zone habitée. Les habitants de Oświęcim aspirent à une vie paisible, loin des cars de touristes qui dédaignent pourtant leurs rues, loin de l’ombre planante de cette mort omniprésente, loin d’un décor pétrifié, classé au Patrimoine mondial de l’Unesco. Francesco Bandarin, sous-directeur général pour la culture à l’Unesco, expliquait au Monde en 2011 : « Le problème de gestion des alentours reste entier : les habitants voudraient avoir une vie normale, ils ne comprennent pas pourquoi tout devrait être figé. Les jeunes revendiquent une discothèque. Le débat philosophique sur la banalité du mal est acharné. Il faut étudier les choses de près, celles des vivants, et pas seulement celles des morts. »
 
Une autre question se pose alors : Est-il possible de délaisser les vivants au profit des morts?
 
Alain Finkielkraut dira dans Télérama à propos du tourisme de masse transformant le camps d’extermination en « Djerba du malheur » : « Respecter Auschwitz, c’est ne plus s’y rendre. […] Au fond, on ne peut aujourd’hui sacraliser Auschwitz sans profaner Auschwitz. […] Et c’est terrible, parce qu’il n’y a pas de coupable. Personne ne peut dire : “Le touriste, c’est l’autre.” »
 
L’historien néerlandais Robert Jan van Pelt fait quant à lui partie de la minorité qui pense que Birkenau devrait être laissé à l’abandon. Il expose à la BBC en 2009 son idée de laisser le camp disparaître une fois le dernier survivant d’Auschwitz disparu. Selon lui, une visite de Birkenau, « cette sorte de parc à thème aseptisé pour touristes », ne permet pas d’appréhender ce que ces hommes et ces femmes y ont vécu. « Un million de personnes ont littéralement disparu. Ne devrions-nous pas confronter les gens au néant de ce lieu ? », demande-t-il en prônant une expérience du vide plutôt qu’une visite qui aseptise la vérité.
 
On peut comprendre de deux manières l’architecture de la mémoire. D’un côté, celle qui est le vestige d’un événement historique et qui porte en ses murs l’empreinte du souvenir. D’un autre, celle qui a été érigée dans l’objectif symbolique de rappeler un événement dont il n’est pas la trace.
 
Dans Nuit et Brouillard d’Alain Resnais, la voix lancinante dit à un instant : « De ce dortoir de brique, de ces sommeils menacés, nous ne pouvons que vous montrer l’écorce, la couleur (…). Aucune description, aucune image ne peuvent leur rendre leur vraie dimension, celle d’une peur ininterrompue ». Il est question de cette même écorce dans le récit photographique et sensible de Didi-Huberman « Ecorce ». En interrogeant quelques lambeaux du présent, quelques traces sur le sol, quelques morceaux d’écorce, l’auteur révèle la force intelligible de la surface chargée d’un vécu, là où certains ne voient qu’une face muette.
 
Ainsi laisser le temps œuvrer sur l’espace ne signifie pas forcément oublier. Laisser le vide s’installer ne signifie pas forcément effacer. Au-delà des récits et des films, il y aura toujours une trace laissée sur un paysage, pour qui saura la voir.
 

L’anneau de mémoire donne à voir le présent pour suggérer le passé


 
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L’anneau, en équilibre, vise à rappeler que « la paix est fragile »
© Urbanews

 
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