Portraits

Le collectif de théâtre “bim” provoque le trouble dans l’espace public

« bim », c’est un collectif de d’une vingtaine d’artistes, pour la plupart originaires de l’école de théâtre lyonnaise l’ENSATT. Majoritairement constituée d’artisans du théâtre, tels que scénographes, créateurs sonores ou encore costumiers, la troupe accueille également des rejetons du monde urbain comme Édith, chercheuse en thèse d’urbanisme. Originaires du théâtre classique et ignorant tout du théâtre de rue, les « bimeurs » s’inspirent du mouvement « Site Specific » ou « Landscape Theatre » pour se jouer des espaces de la ville. On peut les voir sur une place, au pied d’un immeuble, dans une friche industrielle, entre deux bretelles routières, au bord d’un bassin, dans un bois… créant ainsi une relation avec le public, en dehors des normes du théâtre admises habituellement.
 
Leur but? Investir des lieux avec les corps, les révéler, les donner à voir autrement. Rencontre avec Édith et Cassandre, deux bimeuses fort sympathiques !
 

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BERGES DU RHÔNE
Lyon / séance de travail / 5 bimeurs, Avril 2014
©Louka Petit-Taborelli

 

 

Pouvez-vous nous expliquer l’objectif de vos performances et l’effet recherché sur les passants?


 
A travers la performance, nous cherchons à donner à vivre autrement un espace à ceux qui le fréquentent quotidiennement. Nous ne laissons pas de trace matérielle puisque notre principe n°1 est de quitter le lieu dans l’état ou nous l’avons trouvé. En revanche, une trace subsiste dans les esprits. Suite à nos « expériences », certains riverains viennent nous voir pour nous dire qu’ils ne verraient plus jamais un espace sur lequel nous sommes intervenu de la même manière!
 
En partant de la matière architecturale et physique, mais aussi de la « non matière » comme les usages, les flux, les qualités du lieu… nous cherchons à modifier la perception d’un lieu. Attentions, nous ne prétendons pas apprendre au riverain qui habite cet espace depuis des années à le connaître, nous qui lui sommes entièrement étrangers. En revanche, notre fraîcheur propose d’y porter un nouveau regard.
 
Notre but n’est pas de parachuter une gesticulation éphémère de corps dans l’espace public, mais plutôt de jouer avec de tous petits riens, qui méritent l’émerveillement de chaque instant. Le « Genius Loci », ce qui fait l’identité d’un lieu, l’atmosphère qu’il dégage, nous sert de matière première. Nous sommes à la recherche d’un entre-deux entre quotidien et évènement. Nous aimons provoquer le trouble chez le spectateur qui passe par là par hasard, observant les acteurs, puis le public, se demandant si chaque geste, chaque situation est naturelle ou jouée. Nous nous amusons avec ce glissement entre le vrai et le faux, ce qui est prévu et ce qui ne l’est pas. A Saint-Denis, lors de notre performance déambulatoire à l’occasion de la fête de la ville, nous sommes passés par le parvis de la cathédrale. Plein de gens y étaient déjà attroupés et une initiation au yoga était même en cours. Très rapidement de nombreuses situations bizarres sont apparues, provoquant un trouble même pour nous, qui ne savions plus ce dont nous étions à l’origine.
 
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LES PASSERELLES RUE D’AUBAGNE
Asile 404 / avec Collectif Red Plexus / Marseille / 5 bimeurs, Janvier 2015
©Louka Petit-Taborelli / ©Chedly Zouiten / ©Red Plexus

 
Notre travail porte autant sur le comportement humain que sur le paysage urbain. Le dialogue entre les corps, notre matière, et le paysage, notre décor, est inévitable.
 
 

Concrètement, comment procédez-vous?


 
Nous conduisons un protocole qui développe des outils d’analyse très proches de ceux de l’architecture ou du paysage. Nous passons généralement plusieurs jours sur un site avant de construire la composition finale. Il nous parait primordial de nous imprégner de l’esprit des lieux et d’interagir avec les riverains, de devenir des éponges à paysage.
 
Deux porteurs de projet sont désignés pour gérer le fonctionnement et l’organisation en amont. Ce sont eux qui vont, par exemple, décider si notre intervention est participative ou non et qui vont orchestrer notre première entrée dans le lieu. Mais attention, dans l’acte de création, tout le monde est sur le même pied d’égalité.
 
Très vite, nous confrontons nos premières intentions selon une approche purement intuitive et spontanée. Pour les définir, chacun doit choisir 3 mots. Puis nous divisons l’espace en zones, de façon à l’aborder de façon la plus exhaustive possible. Deux personnes « agissantes » doivent alors interpréter les mots que le reste du groupe leur dicte : lumière, structure, volume… A chaque zone, les rôles tournent.
 
Enfin, nous dégageons les « évidences » et les « aspirations ». D’un côté, ce qui est incontestable (l’espace est long, l’espace est circulaire…) et de l’autre, ce que l’on veut en faire (veut-on épouser la longueur ou au contraire la contrarier?)
 
Ceci permet de définir les grands axes desquels vont naître les tensions motrices à l’origine de nos thèmes d’improvisation. C’est donc suite à ces différents exercices d’entrée en matière que la série d’improvisations débute, comme une sorte de répétition avant la représentation finale.
 
Nous sommes tout le temps en représentation car même durant la phase exploratoire, nous avons un public de curieux. Ainsi nous devons être très poreux à ce qui se passe dans l’environnement et devons toujours adapter notre comportement au micro- évènement urbain, à ce qui pénètre dans notre cercle.
 
 

Vous parliez de paramètres tels que lumière, structure, volume… Comment faire voir la lumière par exemple ?


 
C’est ce qu’il y a de plus difficile. Lors de notre intervention à La Chapelle par exemple, l’un d’entre nous a longé la découpe du feuillage des arbres sur le ciel en levant le nez. Au sol, aucune ombre. Pourtant il était clair qu’il suivait un tracé entre lumière/obscurité que le sol ne révélait pas. Sur cette sorte de rond-point, pris en étau entre le bruit et le flux des véhicules, ces quelques arbres créaient une poche isolée de l’entropie environnante. Dans ce genre de lieux, prêter attention aux choses qu’on ne regarde plus peut participer à la revalorisation de son image.
 
 

Comment abordez-vous l’aspect participatif?


 
Tout d’abord, nous devons bien faire attention de ne pas nous placer dans un rapport de conquête de l’espace. Des « habitants » occupent à longueur de journée le lieu sur lequel nous intervenons, des commerçants, des bande de jeunes ou parfois des SDF, nous prenons le temps de les rencontrer et de leur expliquer notre démarche, en essayant de les gêner le moins possible.
 
Ensuite, nous avons remarqué que les tracts et la communication classique n’étaient pas efficaces pour attirer le curieux. Nous préférons proposer des ateliers participatifs chaque soir. Au début, évidemment, il n’y a personne, mais le bouche à oreille, l’habitude de voir une bande de zouaves toujours à la même place, la curiosité aussi, poussent certains à participer. Le fait d’apprivoiser l’espace et ses habitants en restant une semaine sur un même lieu joue en notre faveur.
 
Nos exercices, à mi-chemin entre le sport et la danse, le training et l’échauffement, facilitent l’entrée des curieux dans notre jeu. Nous nous appuyons aussi beaucoup sur la participation des enfants. Nous travaillons parfois sur des lieux délaissés qui connaissent de nombreuses tensions. Les gens sont y sont agressifs et ont du mal à accepter notre présence et nos petits jeux d’enfants. Mais, en faisant participer le centre social du quartier, l’école primaire ou la maternelle, en touchant les enfants et en les intégrant, le regard des adultes change. Nous nous servons de notre naïveté et de notre absurdité apparente pour désamorcer les tensions. Et comme nous sommes rarement pris au sérieux, les langues se délient.
 
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SQUARE D’AMIENS
Festival Et 20 l’Été / Paris XX / 8 bimeurs, Juin 2015
©Pauline Bayard ©Michel Bamez

 
 

Qui fait appel à vous? Et n’avez-vous pas l’impression d’être instrumentalisés par les pouvoirs publics pour faire passer un message particulier à la population?


 
Il arrive que des collectifs de constructeurs nous proposent un partenariat. Parfois, les programmateurs culturels, associations ou mairies sont intrigués par notre pratique un peu bâtarde de l’art de rue et ont envie de tenter l’aventure, pour un festival de quartier ou un suivi de chantier. Mais la plupart du temps, nous répondons à des appels à projets. Chacun de nous a un travail à côté et il arrive aussi que, par le biais professionnel, le collectif bim se fasse connaître et soit sollicité pour divers projets.
 
Nous nous sommes posé la question de l’instrumentalisation il y a deux mois en répondant à un appel à projet en banlieue lyonnaise. Le projet proposait la création d’une résidence d’artistes dans deux tours vouées à être démolies. Il est clair que nous devions servir de médiateur auprès des habitants pour faire passer une pilule difficile à avaler. Nous n’étions pas sûrs de valider, ni même de vouloir participer à ce déracinement, cette destruction d’une part de l’identité, cette tabula rasa de la mémoire du lieu. Nous avons quand même présenté notre candidature en partant du principe que le point de vue habitant serait la base de notre projet. La question ne se pose plus, nos disponibilités ne correspondaient pas à ce projet pour lequel nous n’avons pas été retenus.
 
 

Vous travaillez avec d’autres collectifs, d’architecture et de paysage notamment. Quelle valeur ajoutée leur regard vous apporte-t-il?


 

Nous avons fait un rapprochement entre le travail que faisaient des collectifs tels que l’Atelier Bivouac (paysage), Etc (archi) et bim, car nos procédés d’intervention sont proches. Beaucoup de choses se décident sur place à partir de ce qui est là. Nous abordons -partiellement- l’urbanité suivant le meme axe : Occuper l’espace de manière collective constitue la matière de notre travail à tous.
 
Nous avons commencé à travailler avec Etc il y a deux ou trois ans. Les architectes sont venus nous voir pour nous demander d’ « activer », d’inaugurer leur piste de danse sous le pont de la Concorde. Il y avait une contradiction. Il nous semblait que par définition, leurs chantiers étaient actifs constamment, et que le processus de construction comptait tout autant que le résultat final. Nous avons donc décidé d’intervenir tout au long des travaux. L’enjeu était de faire tourner les rôles entre des instants bim, les moments de construction et les séquences de paysage. A La Chapelle, notre nouveau projet en commun, nous allons améliorer ce principe de partage des tâches, pour faire participer les constructeurs aux exercices et les bimeurs à la construction.
 
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LE ROND-POINT DE LA CHAPELLE / phase 1
Paris XVIII / 7 bimeurs, Octobre 2015
©Etc, bim et Altelier Bivouac

 

Nous apportons aux « constructeurs » un outil pragmatique de lecture visuelle. En participant à nos exercices, il est plus facile pour eux de capter les énergies du lieu. Plutôt que de seulement observer et dessiner l’espace sur un plan, ils l’expérimentent, le parcourent. Prendre conscience du nombre de pas que l’on fait permet de prendre la mesure de l’espace. Mais pas seulement. Il s’agit aussi de plasticité, de points de tension, de regards, de zones de passage…
 
Eux nous permettent une meilleure perception du mouvement perpétuel de l’espace. Au cours d’un chantier, celui-ci évolue d’heure en heure, faisant émerger de nouvelles questions. Doit-on composer à partir du lieu de notre arrivée, ou de celui qui est en train d’apparaître ? Devons-nous intégrer la mutation de l’espace dans nos exercices?
 
 

Préférez-vous les lieux déconsidérés, car ils sont plus facile à valoriser ou pourriez-vous intervenir dans le jardin du Luxembourg?


 

Nos affinités pour un espace dépendent bien sûr de nos subjectivités respectives. Pour ma part, j’ai jusque là plutôt travaillé sur surfaces bitumées, et dès lors que j’aperçois quelques arbres et un brin de pelouse, je suis ravie.
S’il s’agit parfois de « remettre du beau dans le laid », mettre du « laid dans le beau » est tout aussi intéressant pour nous. Le Luxembourg, ce serait drôle! Il y a sûrement plein de choses à décoincer là-bas aussi, d’une autre nature.
 
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LE PONT DE LA CONCORDE
Évènement Ta tata en tutu sous la douche sonore / Collectif Etc / Paris VII / 7 bimeurs, Avril 2014
©Julie Reilles / ©Florent Chiappero

 
Quoi qu’il en soit, c’est “anti-bim” d’avoir un lieu de prédilection. Nous cherchons justement à intervenir sur une friche comme dans un quartier bourgeois, dans un square comme sur la place du Panthéon. Débusquer la théâtralité urbaine, où qu’elle puisse être, constitue notre ligne de conduite favorite.
 
 
 

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