Récits

Des élus chargés de la nuit pourraient bien changer le visage nocturne de la ville

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©Frederic Brenon / 20 Minutes

 
Dans une société chronophage où le 24h/24 accompagne le 7j/7, le jour a tendance à empiéter sur la nuit. Le travail de nuit concerne désormais près de 18 % des salariés européens, il est possible d’acheter un coca dans un distributeur ou un billet d’avion sur internet à toute heure, les industries fonctionnent en continu pour rentabiliser leurs équipements et l’accès à l’information est perpétuel, sur les chaines de télévision ou de radio, qui ont depuis longtemps cessé de « dormir ». La nuit urbaine ne correspond plus qu’à un hiatus de trois heures (de 2h30 à 5h30) dans la vie des grandes métropoles.
 
La nuit, autrefois temps du repos et refuge des malfrats et des poètes, n’est plus. La « diurnisation » maintient la vie sociale et l’économie en éveil tout en recomposant un nouvel espace-temps. Bien que la nuit soit un moment – et donc a-territoriale – elle possède une géographie distincte du jour. La nuit, le territoire devient insulaire. L’activité se rétracte autour de points attractifs tels que les bars, les gares, les boites de nuits… tandis que le reste de la ville sombre dans l’obscurité désertée des rues n’offrant aucun service. « Discontinue », « fractionnée », « extrême », « dichotomique »… sont des adjectifs imputables à la nuit, au même titre que « ségrégative ». Car en effet, l’accès au territoire de la nuit est bien plus inégal que l’accès à celui du jour. La nuit coûte cher et la diversité sociale et générationnelle est illusoire. Qui plus est, bien que de grandes métropoles telles que New-York possèdent un métro actif toute la nuit, et que d’autres aient développé un service de transports publics dédié à la nuit (du type Noctiliens), dans la majorité des villes du territoire européen, la fracture centre/périphérique se fait ressentir la nuit. Les lieux de fête, les entreprises ou les services de nuit (les crèches ouvertes 24h/24), généralement concentrés dans les centres urbains (même si la tendance s’inverse progressivement), se muent en parcours du combattant pour les « banlieusards », obligés de prendre leurs voitures ou de passer d’un mode de transport à l’autre.
 
Certains s’interrogent. Si le temps de la nuit tend à mourir, il en est de même des activités qui font sa spécificité. Le conflit entre « la ville qui dort », « la ville qui s’amuse » et « la ville qui travaille », aseptise le paysage nocturne des coeurs de ville. Les lieux de fêtes sont fermés, isolés, accablés de mesures juridiques pour limiter le tapage nocturne. Les frontières et les conflits d’intérêts se dressent et fragilisent le vivre ensemble. En France, la nuit n’a de réelle légitimité que lors de moments institutionnalisés comme les Nuits Blanches, les Nuits des Musées, les Fête de la musique… et au mieux, les soirs d’élections présidentielles ou de matchs de la France en coupe du monde. Où est donc passée la nuit qui attirait les foules comme une réelle attraction lors de l’apparition de l’électricité?
 
Les politiques publiques de la nuit se mettent doucement en place pour tenter de concilier « droit à la ville » et « droit à la nuit ». À Paris, Genève et Lausanne, les « États généraux de la nuit » se mobilisent pour esquisser les contours de futurs espaces publics nocturnes, de nouveaux partenariats entre acteurs privés et publics s’établissent, les « pierrots de la nuit », les « chuchoteurs » et les « chartes de nuit » se placent en médiateurs entre clients des établissements et riverains et… des maires de nuit se font élire.
 
A Amsterdam, depuis 2003, producteurs et organisateurs de soirées se succèdent à ce poste. A Paris, Clément Léon a été élu suite à une campagne tenue sur Facebook et des élections organisées dans quarante-deux bars parisiens. Pas réellement officiel, le maire cherche à redonner à Paris « son identité perdue, une certaine pluriculturalité dans le paysage de la nuit » tout en faisant des transports son sujet majeur. Suite à cette initiative populaire, de nombreux délégués à la mairie de Paris chargés de la nuit sont nés dans les mairies d’arrondissement.
 
La nuit, ce territoire traditionnellement déprécié, devient un réel sujet de préoccupation. On croise les doigts pour que ses représentants, ses ambassadeurs et ses élus défendent le droit des « noctambules » afin de leur permette de vivre en toute intelligence avec les habitants du jour!
 

Pour en savoir plus sur ce sujet, lisez La ville, la nuit et La Nuit, dernière frontière de la ville de Luc Gwiazdzinski
 
 
 

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