Récits

L’architecture de crise #3 – Quand la ville se fabrique dans le déplacement : Habiter la mobilité, paru sur Demain la ville

Dans un monde de plus en plus changeant et dans un environnement urbain soumis à de nombreux bouleversements, Demain la Ville vous propose une série d’articles sur l’architecture de crises. Après deux articles sur la résilience face à la menace de l’eau, découvrez aujourd’hui la suite de la série.
 

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L’église de la jungle de Calais
©REUTERS/Philippe Wojazer

 

Le terme « habiter » est généralement – et à défaut – associé à l’ancrage sur un territoire et à la fixité de la cellule d’habitation.
 
L’anthropologue britannique Tim Ingold s’extrait du schéma binaire opposant nomadisme et sédentarité, généralement utilisé pour qualifier les manières d’habiter un territoire. Dans son ouvrage « Being alive, essays on movement, knowledge and description », il avance l’hypothèse que « le cheminement itinérant est le mode fondamental par lequel les êtres vivants habitent la Terre. Chacun de ces êtres doit ainsi être imaginé comme la ligne de son mouvement ou, plus réalistement, comme un ensemble de lignes ».
 
Ainsi, au travers de son regard, habiter ne se résume plus à posséder une adresse ni à s’enraciner quelque part. La maison peut ainsi être considérée comme une accroche transitoire entre les différentes trajectoires vécues. En somme, le fait d’habiter se réalise dans le cheminement, le flux, le trajet parcouru pour travailler, faire ses achats, se réunir entre amis, rendre visite à ses parents… Ces lignes de vie, invisibles et pourtant bien présentes, convergent toute en un nœud, le logement, lui-même également déplaçable au fil du temps. En somme, habiter est une géographie.


 
Une distinction doit cependant être établie entre habiter un lieu et l’occuper.
 
Occuper consiste à imposer une forme à un espace qui la reçoit passivement. Ainsi, notre urbanisme est saturé de bâtiments qui « occupent » un lieu en opposant un dedans à un dehors.
 
Mais pour revenir au concept d’habiter, si c’est notre mobilité qui construit notre habitat, que distingue alors un nomade d’un sédentaire ou un migrant d’un non migrant ? Par nos maillages quotidiens, nous serions tous des migrants en perpétuel transit ?
 

Quand le transitoire se pérennise, quand le mouvement est limité


 
Ceux que l’on appelle migrants, les réfugiés, les immigrés, les roms… ne sont plus dans le mouvement dès lors qu’ils atteignent la fin de leur voyage. La ville n’a de cesse de les placer à l’extérieur de ses frontières, de les fixer dans la précarité, de les rejeter aux marges de ses limites, les poussant à construire des spatialités informelles. Aujourd’hui, les camps de transit immobilisent les migrants fixés dans des camps qu’ils ne cessent d’habiter successivement.
 
L’anthropologue Michel Agier défend la théorie de la pérennisation des camps de transit migratoire dans le temps et dans l’espace. Selon lui, « de l’asile naît la ville, du refuge le ghetto », donnant naissance à un processus général d’ « encampement du monde ».
 
Les camps se multiplient et se banalisent aux espaces charnières et frontières de notre monde contemporain. Ces lieux qui regroupent près de 20 millions de personnes, forment l’un des nouveaux visages de la société mondiale. Gouvernements nationaux et agences internationales adoptent de plus en plus systématiquement cette solution pour « regrouper », « parquer », « stocker » ou mettre à l’écart ces indésirables.
 
Camps, campements de fortune, centres de rétentions, au creux des infrastructures, dans les interstices des villes ou piégés entre deux frontières… ces lieux de vie font durablement partie des espaces et des sociétés qui composent le monde d’aujourd’hui.
 
« Hors-lieux » de l’espace et du temps, hétérotopies regroupant les damnés de la terre qui ont fui les conflits, la misère ou les catastrophes écologiques, ces espaces censés répondre à des situations d’urgence traversent parfois les années, comme le camp palestinien de Chatila au Liban, établi depuis 1948.
 
Au fil du temps, les camps deviennent des lieux de vie que les habitants s’approprient, retapent, solidifient, aménagent et décorent. Entre tentes éventrées et bidonvilles éclectiques, l’aspect des camps change, se solidifie. Selon cette dynamique, la jungle de Calais s’organise et compte aujourd’hui des épiceries, une église et même une discothèque. En 2011, le camp de Nahr-al-Bared, au Liban, fut reconstruit à la demande des réfugiés, à la suite de sa destruction lors d’un conflit entre l’armée libanaise et une organisation islamique. Le nouveau camp, rebâti en suivant les contours de l’ancien, a même fait l’objet d’un plan d’urbanisme. Ainsi, en bénéficiant au même titre qu’un quartier établi d’une reconstruction « post-guerre », le camp est reconnu et intégré au paysage urbain alors qu’administrativement, ses habitants sont toujours « encampés », privés des droits élémentaires de liberté de mouvement et d’expression démocratique.
 
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