Récits

Chandigarh, la désillusion indienne?

Le président François Hollande sera dimanche prochain dans la ville indienne de Chandigarh, une occasion pour nous de vous présenter ce « laboratoire vivant » d’urbanisme malgré les contradictions opposant les idéaux du projet urbain originel et la réalité imposée par la croissance démographique du pays.
 
 

Une nouvelle capitale pour une Inde libérée


 
Chandigarh est inaugurée en 1953, à 250 km au nord de New Delhi. En 1947, à la dissolution de l’Empire britannique des Indes, la région du Pendjab est divisé entre le Pakistan et l’Inde. Le Pendjab indien a alors besoin d’une nouvelle capitale pour remplacer Lahore, devenue pakistanaise. Le Premier ministre Jawaharlal Nehru décide donc de mettre en oeuvre la construction d’une ville nouvelle, faisant table rase du passé de l’occupation moghole et anglaise, un peu moins de 10 ans avant la création de Brasilia. Cette nouvelle capitale devait devenir le « symbole de la liberté de l’Inde libérée des traditions et du passé… ».
 
Le dessin de la nouvelle cité, installée au pied des contreforts de l’Himalaya, est souvent attribué à un seul homme: Le Corbusier. Or, son histoire s’est écrite à plusieurs mains.
C’est d’abord l’architecte américain Albert Mayer qui est appelé à dresser le premier plan de la ville avec son confrère Matthew Nowicki. Ensemble, ils élaborent un schéma d’urbanisme inspiré des cités-jardins anglaises ainsi qu’un système de maillage de voies sinueuses et différenciées. A la mort de Nowicki dans un crash aérien, Mayer abandonne le projet, cédant sa place à Le Corbusier et à son plus proche collaborateur Pierre Jeanneret, qui signe une centaine de bâtiments ainsi que de nombreuses pièces de mobilier pour la ville.
Après avoir vu nombreux de ses projets refusés – Rio en 1938, Alger en 1942 et Bogota en 1950 – Le Corbusier va, pour la première fois, pouvoir appliquer ses thèses urbanistiques et architecturales à grande échelle.
 
La légende raconte qu’il traça et fit valider ses études en quatre jours et qu’en quatre semaines il réalisa et fit accepter le schéma directeur de la ville.
Chandigarh fut construite en moins de 10 ans, un record.
 
 

Un modèle d’urbanisme


 
CHANDIGARH, Master Plan, Le Corbusier, 1951

 

Le Corbusier va reprendre les plans de ses prédécesseur en y déposant sa marque. Il géométrise les tracés sinueux qu’il remplace par un découpage en damier devenu aujourd’hui symbole de Chandigarh. La ville est divisée en secteurs rectangulaires de 800 × 1 200 mètres de côté. Chacun d’entre eux est désigné par un numéro allant de 1 à 60 mais dont le numéro 13 est volontairement omis. Le secteur 17, riche en commerces, restaurants, hôtels et bars, constitue le cœur du centre-ville. La pièce maitresse de cet échiquier urbain est le complexe du Capitole regroupant le Palais de justice, le Secrétariat et le Palais des Assemblées.
 

Le capitole
© Duncid Flickr

 
En mettant en oeuvre sa théorie des 7 V, Le Corbusier hiérarchise sept niveaux de circulation pour fluidifier le trafic et préserver les zones d’habitation des nuisances automobiles. Il sépare ainsi les voies rapides reliant Chandigarh à d’autres villes, les artères, les voies à vitesses mécaniques, les rues marchandes, les rues de circulation à l’intérieur d’un secteur, les voies conduisant les véhicules aux portes des maisons et les sentiers et pistes cyclables. La ville, noyée dans la végétation, peut être traversée du nord au sud en empruntant uniquement des jardins entre lesquels les espaces publics se dilatent.
 
Chandigahr, un des nombreux parcs
©S. Herbert

 
Chandigarh a été un laboratoire d’architecture visionnaire, abordant des questions encore d’actualité comme la densité, le rapport ville/nature, le dialogue privé/public, le système de circulation, les typologies de logements… Mais l’application rigoureuse de la Charte d’Athènes instituant la séparation des fonctions (Habiter, Travailler, se Recréer, Circuler…) a participé à l’organisation de la ségrégation dans la ville.
 
 

Ville ouverte, ville ghettos


 
La « main ouverte » de Le Corbusier demeure le symbole de la « ville nouvelle ».
©Raakesh Blokhra Flickr


 
Nehrû, croyait en « une ville ouverte à tous », dont le symbole est aujourd’hui la sculpture monumentale de la Main ouverte. Adversaire farouche du colonialisme, il est, avec Nasser et Tito, à l’origine du mouvement des pays non-alignés lors de la conférence de Bandung en 1955. Désireux de conjuguer le socialisme et le capitalisme il créé un mouvement social-démocrate et est à l’origine d’une des plus grande réforme connue en Inde: l’abolition du système de caste, vieux de trois millénaires. Suivant cette idéologie, le texte fondateur de Chandigarh pose dans son article premier le principe d’une ville « offrant aux plus pauvres des citoyens pauvres toutes les installations nécessaires à une existence digne».
 
L’habitat des populations pauvres est pensé avec la même attention que celui des catégories les plus aisées. Cependant, après la séparation des fonctions, Le Corbusier s’attache à la séparation des secteurs d’habitations. Il construit des villas avec de grands terrains pour les bureaucrates, avant de répartir le foncier en îlots, A, B, C, D… sur des parcelles de plus en plus petites, attribuées selon les capacités financières de chaque foyer. La population se retrouve ainsi cloisonnée à l’intérieur de ghettos, ignorant la mixité entre classes sociales. Ainsi, le plan de Chandigarh présente une contradiction extrême, celle d’une ville ouverte à l’ensemble des castes qui pourtant les répartit par quartiers distincts.
 
Chandigahr, habitat populaire, vers 1953
©S. Herbert

 
Chandigahr, habitat populaire, vers 1953
©S. Herbert

 
Aujourd’hui, le prétexte de conserver le patrimoine urbanistique et architectural de Chandigarh est utilisé par les élites pour assurer à la ville un rôle de « segregated city », où les « gated communities » fleurissent et dont les populations les plus démunies sont exclues. Lors de la construction de Chandigarh, le besoin en main d’oeuvre et l’attractivité de la ville à naître ont provoqué une exode rurale massive, jamais endiguée. Des colonies de baraques informelles se sont formées à l’extérieur du périmètre de la ville, que la modernisation du pays n’a jamais réussi à faire disparaitre. Devenues aujourd’hui de véritables cités informelles, elles ne cessent d’accueillir de nouveaux arrivants, attirés par les lumières d’une capitale connue pour être la plus riche du pays après Delhi et Goa, avec un revenu annuel moyen par habitant de 157.000 roupies (2.200 euros), d’après les statistiques de 2014. Un quart de la population vit actuellement dans des slums (bidonvilles), cachés pudiquement derrière de longs murs de brique rouge érigés par la municipalité.
 
un bidonville de Chandigarh

 
Le principal défi pour Chandigarh est de faire face à son succès. Conçue au départ pour 150.000, puis 500.000 habitants, elle en compte aujourd’hui plus d’un million et demi, et en atteindra deux avant 2050. A l’heure où l’Inde veut construire 100 « villes intelligentes », Chandigarh a des leçons à donner. L’architecture y a été pensée pour faire face à la lumière violente et au climat suffoquant, et les rues arborées sont considérées comme les plus agréables d’Inde. Un dossier a d’ailleurs été déposé, en 2015, pour obtenir l’inscription de la cité au Patrimoine mondial de l’Unesco. Cependant, cette ville « modèle » montre aussi l’exemple d’erreurs à ne pas réitérer…
 
 

A voir en ce moment pour compléter cet article: « Chandigarh : 50 ans après Le Corbusier » à la Cité de l’architecture et du patrimoine, du mercredi 11 novembre 2015 au lundi 29 février 2016
 
 
 

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