Récits

En Israël, le kibboutz se « rurbanise »

Article paru sur Slate sous le titre original « Le kibboutz urbain renoue avec les idéaux d’Israël » par Frédéric Martel
 

Image : claudeberger.fr

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Symbole d’Israël, le kibboutz est en mutation. Hier agricoles et rurales, ces communautés socialistes sont partout en voie de privatisation. Et les colonies en proposent une version néo-sioniste radicalisée dans les territoires palestiniens. Mais un mouvement nouveau, le kibboutz urbain, propose un retour aux sources.
 

Longtemps, Aviad s’est couché au petit matin. Il était barman à Tel-Aviv et il travaillait le soir. L’alcool, la fête, les filles, la nuit étaient au centre de sa vie. Désormais, il se lève tôt. À cinq heures du matin –à l’heure où il se couchait auparavant.
 
Depuis deux mois, Aviad a changé de vie. Il a choisi de rejoindre un kibboutz. «J’assiste au lever du soleil. Je travaille de 7h à 16 h pour la communauté. C’est une autre vie, plus épanouie. Je pense que je suis davantage heureux ainsi», me dit le jeune homme, lorsque je le rencontre dans le désert du Negev. Il est là en «camp» d’intégration, une semaine de voyage collectif organisée par son kibboutz. Et il vit désormais au Nord d’Israël, dans la vallée de Jezreel.
 
Le kibboutz HaZore’a est typique de ces fermes collectives qui ont fait l’histoire d’Israël. Il a été fondé en 1934 et reste très imprégnée de l’idéologie socialiste et sioniste d’alors. Le kibboutz est laïque, bien qu’Aviad se dise croyant et «modérément religieux», sans suivre toutefois les préceptes du judaïsme de manière stricte.
Pourquoi changer de vie? À qui cela est-il donné de tout changer et de repartir à zéro? Est-ce un besoin de faire une pause pour réfléchir à la suite de son existence? Une crise de jeune adulte israélien, après l’armée et avant la vie de famille, lorsqu’on commence à se rendre compte que la vie est un peu plus complexe que ce que l’on pensait adolescent? Serait-ce une version israélienne du Sur la route de Jack Kerouac, du Carnets de voyage de Che Guevara, d’Into the Wild ou du «hippie trail», qui vous fait tout quitter à 25 ans pour partir vers d’autres horizons? Moins Kerouac et Guevara qu’en quête de sa propre aventure existentielle, Aviad me dit qu’il a choisi d’être «plus en phase avec la nature et la terre», lui qui avait toujours vécu dans une ville.
 

Un mouvement «rurbain»


 
Si HaZore’a suscite encore des vocations, comme l’atteste le parcours d’Aviad, cela ne doit pas faire oublier que le mouvement des kibboutzim est en crise. Hier collectifs et socialistes, essentiellement basés sur l’agriculture, où l’on partageait ses revenus et les tâches ménagères, le kibboutz est bien différent en 2016 de ce qu’il était aux débuts de l’histoire d’Israël.
 
Il est de moins en moins agricole et de plus en plus privatisé. Ses activités se tournent souvent vers le tourisme, les services et l’hôtellerie (c’est une évolution prise par exemple par le kibboutz Ein Gedi que je visite près de la Mer morte). Il est encore à la mode, mais comme mouvement de «rurbains», ces intellectuels qui, comme l’écrivain israélien célèbre, Benny Ziffer, rédacteur en chef d’Haaretz, vient d’acheter une maison dans le célèbre kibboutz socialiste de Kheftsi-Ba dans la vallée de Jezreel.
Quant ils restent agricoles, les kibboutzim évoluent parfois vers des fermes individuelles privatisées qui n’ont plus en commun que la coopérative d’achat et de vente, ce qui les rapproche alors d’un autre modèle de ferme, célèbre en Israël, celui du Moshav (dans la vallée d’Arava dans le Negev, je visite plusieurs Moshavim qui continuent de produire, massivement, dans le désert, des tomates, des pastèques, des dattes ou des figues).
 
Surtout, le kibboutz a été dépassé sur sa droite. La compétition est indirecte mais vive avec un autre type de collectif qui est aujourd’hui un mouvement profond et massif de la société israélienne: les colonies dans les territoires palestiniens. On y est loin de l’idéal socialiste du kibboutz original, qui, comme HaZore’a, le kibboutz qu’a rejoint Aviad, ont longtemps cherché l’entente et la coopération avec les populations arabes. Enfin, les kibboutzim se mettent à quitter les terres isolées pour rejoindre les grandes villes donnant naissance à l’intéressant phénomène dit du «kibboutz urbain» (ou kibboutz de ville). Autant de mutations qui sont en train de changer profondément l’identité du kibboutz.
 
«Ici, on a inventé une sorte de capitalisme en commun»
Daniel et Yane Benaroch vivent depuis 1974 dans le kibboutz Sde-Boker dans le désert du Negev. Ils ont connu et vécu, durant ces quarante années, toutes les transformations de cette ferme agricole typique, où je les retrouve pour le repas dans la salle à manger collective du kibboutz.
«Nous sommes venus ici chacun de notre côté. Nous venions du Maroc. Nous nous sommes rencontrés à Sde-Boker puis nous nous sommes mariés. Beaucoup des kibboutznikim sont arrivés sans famille. Le kibboutz leur a donné une famille», m’expliquent, ensemble, Daniel et Yane Benaroch.
Sde-Boker regroupe actuellement 180 kibboutznikim et, avec les volontaires et les employés, près de 450 individus vivent dans cette ferme collective symbolique. Car Sde-Boker a une histoire riche: c’est le kibboutz de Ben Gourion, le père de la nation israélienne. Il a été créé en 1952 et l’ancien Premier ministre y est arrivé l’année suivante, pour y prendre sa retraite: il y a fini ses jours dans une petite maison modeste, avec son épouse (deux petites chambres séparées avec des lits à une place, une cuisine étroite, une entrée-séjour et, seule espace un peu spacieux, une bibliothèque où il avait l’habitude d’écrire et de lire la nuit). Ben Gourion est enterré non loin de là, face au fabuleux désert, devant des canyons grandioses d’une beauté indescriptible.
 
«On n’a toujours pas de compte en banque, ni de voitures personnelles. On partage tout», me dit Yane Benaroch. Son époux, Daniel, est d’ailleurs médecin dans un hôpital de Beer-Sheva, la capitale du Negev, et reverse l’intégralité de son salaire au kibboutz. Et lorsqu’ils ont besoin de se déplacer, ils réservent une voiture au sein de la communauté qui dispose d’un «pool» collectif d’une soixantaine de véhicules.
 
La lessive est, elle-même, encore faite collectivement à Sde-Boker. «Pourtant, on constate que certaines familles achètent des machines à laver individuelles. Ça permet d’avoir son linge plus rapidement», commente Yane Benaroch.
Le couple a trois enfants mais ceux-ci, contrairement aux kibboutzim socialisants du début, ont été élevés avec leurs parents dans leur maison, non pas collectivement. Les deux garçons continuent de vivre dans un kibboutz (mais pas dans celui de Sde-Boker); la fille a rencontré dans le kibboutz un volontaire international et vit aujourd’hui avec lui en Irlande.
 
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