Portraits

Ai Weiwei au Bon Marché, temple du luxe parisien… feed back sur un artiste engagé

©huckmagazine

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Jusqu’au 20 février, le célèbre artiste pékinois expose d’immenses cerfs volants en structures de bambou et papier de soie sous la verrière du grand magasin. Renard à neuf queues, oiseaux de paradis, chimères… flottent au dessus des têtes des clients. Figures mythiques appartenant au Shanhaijing (le Livre des monts et des mers), elles font pénétrer le monde des légendes de l’antiquité chinoise dans celui, contemporain, de la consommation occidentale. L’effet est sans appel, surprenant.
 
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Cependant, la démarche fait jaser. Comment un artiste si engagé peut-il se prêter au jeu médiatique de cette enseigne réservée à la clientèle élitiste de la rive gauche? Dans un article intitulé Ai Weiwei:«Je pourrais exposer dans une prison ou un supermarché» du Figaro, l’artiste se défend avec adresse:
 
« Les artistes, à mon sens, doivent briser toutes les barrières. On parle de la vie, des citoyens, de la situation urbaine, de l’histoire, du passé. À ce point de vue, ce «departement store» a une très longue histoire, il représentait alors l’espoir dans les temps modernes, une opportunité pour les femmes de se sociabiliser, de sortir de chez elles et de pouvoir consommer dans cette plateforme sociale. Tous ces aspects devraient être célébrés, et de ce point de vue, sont très politiques.
Les musées sont des marques sans risques. C’est sans problème, parce que justement, c’est un musée, c’est de la culture, c’est une institution. Mais aujourd’hui, les musées font moins pour la culture…
 »
 
L’art, trop souvent enfermé dans l’espace normatif et museal, doit s’exporter ailleurs: les rues, les super-marchés, les prisons, les hôpitaux, les cuisines… bref, des lieux bridant moins la créativité des artistes et donnant à voir l’oeuvre à un public peu familier des musées. Mais la question du partenariat avec Le Bon Marché et non pas avec les Galeries Lafayette reste en suspend…
 
 
 

Quoi qu’il en soit, à l’occasion de cette très médiatique expo, une petite retrospective s’impose!
 
Ai Weiwei, fils du poète et intellectuel Ai Qing, grandit sur fond de révolution culturelle dans un camp de travail et de rééducation. A la mort de Mao Zedong en 1976, il rejoint avec sa famille le Printemps de Pékin, épisode contestataire permis par une libéralisation du régime.
 
Fort de cette expérience, Ai Weiwei devient à la fois architecte, sculpteur, photographe, blogueur et adepte des nouveaux médias. Considéré comme l’un des artistes majeurs de la scène artistique indépendante chinoise, il produit une œuvre prolifique, iconoclaste et provocatrice. Ses travaux visent généralement à dénoncer la représentation du système politique centralisé et les contradictions de la modernité.
 
Choqué par le massacre de la place Tian’anmen en 1989, où des étudiants et des opposants politiques occupaient la place en revendiquant l’avènement de la démocratie, il réalise en 2000 l’exposition Fuck off. La photo de son doigt d’honneur dirigé contre la porte de la Paix céleste, situé sur la place Tian’anmen, le positionne désormais comme anti-Pékin, antigouvernement et anticommuniste. Il réutilisera par la suite cette forme d’expression contestataire dans sa série Études de perspective, où il met en scène son doigt d’honneur devant la Maison Blanche, l’Opéra de Sydney, San Marco à Venise ou la tour Eiffel.
Aux prises avec la censure entourant toute tentative de commémorer le massacre de la place Tian’anmen, Ai Weiwei met en ligne un poème intitulé « Oublions ». La pratique des réseaux sociaux devient son arme la plus efficace contre la liberté d’expression.
 

"Fuck off"

« Fuck off »

Entre 2002 et 2005, l’observateur perspicace et le critique social entreprend de photographier les multiples aspects de la réalité urbaine de Chine. Il devient alors le témoin bruyant du capitalisme architectural anarchique qui se développe dans son pays, en niant son histoire et sa culture.
 

Dans la série "Paysages provisoires"

Dans la série « Paysages provisoires »

Lorsqu’en 2008 le tremblement de terre de Sichuan rase des constructions – en particulier des écoles primaires- qui s’effondrent comme des châteaux de cartes, l’artiste-architecte s’insurge contre le non respect des normes de constructions anti-sismique et la corruption. En lançant une enquête citoyenne, il récolte les noms de près de 5 000 enfants disparus sous les décombres des écoles, auxquels il rend hommage dans Remembering, une installation où 9 000 sacs à dos d’écoliers « renforcent » la façade du Haus der Kunst à Munich lors de l’exposition intitulée So Sorry.
 

"Remembering"

« Remembering »

Mais alors que la Chine connait la plus grande vague de répression depuis dix ans, ce symbole de la liberté d’expression est la tête à abattre. Les autorités chinoises tentent par tous les moyens de le museler. Ai Weiwei est incarcéré, passé à tabac, accusé d’évasion fiscale… puis détenu dans un lieu tenu secret, soulevant une vague d’indignation à travers le monde. Libéré sous caution en 2011, après 81 jours d’enfermement, il ne peut quitter Pékin qu’en 2015, date à laquelle il s’installe à Berlin.
 

“Je suis devenu le symbole de la lutte contre le pouvoir.
En voulant me mettre au secret, il m’a fait connaître.

 
 

Le stade "nid d'oiseau"

Le stade « nid d’oiseau »

Si toutefois « on reconnait un grand homme à son paradoxe », Ai Weiwei ne déroge pas à la règle. Il crée en 2003 le studio d’architecture FAKE Design et accepte l’offre du gouvernement chinois l’affectant conseiller artistique sur le projet de stade olympique de Pékin de Herzog & de Meuron. Accepter de servir de figure (emblématique) du symbole (architectural) de l’évènement olympique, porté par le gouvernement, parait peu cohérent avec sa démarche artistique usuellement frontale. Qui plus est, appeler au boycott des Jeux en 2008, dont il est l’un des bâtisseur du décors, pourrait paraitre incohérent. Serait-ce une forme d’opportunisme? Ou de provocation?
 
 
 

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