Débats

Les Phares, un symbole d’unité et d’identité pour la nouvelle métropole du Grand Paris?

Après 7 ans de gestation, la métropole du Grand Paris est enfin née ce premier janvier 2016. Le décret de création unifie les 124 communes des 3 départements de la petite couronne (Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne). Le Grand Paris constitue désormais une collectivité territoriale. Mais suffit il de décréter une nouvelle limite administrative pour faire naitre l’idée d’une métropole?
 

© Philippe et Julien Gervais de Gervais et Gervais Architecture

© Philippe et Julien Gervais
de Gervais & Gervais architectes

Grâce au projet « Les Phares » des frères Gervais, la question de l’identité, de la cohésion et de la lisibilité de la métropole du Grand Paris est enfin abordée ! Le projet propose de baliser le territoire de la métropole en y disposant des phares dont les signaux lumineux permettraient d’appréhender les limites ainsi que l’épaisseur de ce territoire théorique.
 

Rencontre avec ces deux architectes pour qui le Grand Paris ne peut se résumer à un patchwork de projets « starifiés ». Selon eux, le central parc métropolitain, le grand 8 du Grand Paris Express, le cluster de Saclay … doivent entrer dans un système unifié afin d’assurer la cohésion de la métropole.
 

Parlez-nous de la genèse du projet « Les Phares »


 

La réalité et les projets du Grand Paris sont obscurs pour la plupart des parisiens – ou devrait-on dire des grands-parisiens-. Même nous, en tant qu’architectes, n’arrivons à saisir qu’une image assez floue du Grand Paris. L’idée d’un ensemble manque à tous ces projets phares semblant s’égrainer sur un territoire dont seule une limite administrative assure désormais l’existence. Rendre lisible la métropole à ses habitants nous est apparu fondamental pour qu’un processus d’appropriation puisse s’enclencher. Des balises, permettant de se repérer, de s’orienter et de marquer l’entrée dans ce territoire, autre que des symboles commerciaux et des enseignes de publicité doivent ainsi être imaginées.
 
C’est en lisant le poème « Les Phares » de Charles Baudelaire que nous avons eu le déclic.
 

« C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois ! »

 
Ce poème rend hommage aux grands peintres incarnant les phares de notre société.
Baudelaire ne décrit pas ici de tableaux particuliers que chaque artiste aurait peint. Chaque strophe évoque un tableau imaginaire qui constituerait la quintessence, l’essence d’un artiste. Nous avons voulu faire de même avec la métropole. Ne pas se focaliser sur un détail, un tableau, mais faire allusion à l’ensemble d’une oeuvre, dont l’imaginaire constituerait un tout.
 
De là est partie l’idée d’éclairer la ville actuelle avec autre chose que des publicités lumineuses afin de quitter la ville franchisée pour entrer dans la métropole du Grand Paris. Nous avons pensé aux phares, à proprement parler.
 

© Philippe et Julien Gervais de Gervais et Gervais Architecture

© Philippe et Julien Gervais
de Gervais & Gervais architectes

Ne s’agit il que d’un projet symbolique qui balaierait le ciel de la métropole de faisceaux lumineux?


 

La volonté principale est d’unifier la métropole en jalonnant son territoire de balises visuelles afin de donner la mesure de son étendue. Le repère centralisé de Paris intra-muros est un symbole insignifiant pour la plupart des communes constituant aujourd’hui la conurbation grand-parisienne. Briser la lecture classique en cercles concentriques de la ville, gommer la distinction visuelle et idéelle faite entre le « centre » et la « périphérie »… est indispensable au brassage et à l’unification de la métropole. Puisque le territoire s’étend, les repères urbains ne peuvent rester figés. D’un schéma mono-centrique, dont le point névralgique est la tour Eiffel et son faisceau lumineux, nous devons glisser vers un schéma pluri-centrique tenant compte de la diversité des communes et des quartiers.
 

Les Phares proposent de matérialiser cette idée de multiples mini-centres. Le symbolique et l’imaginaire sont des notions fondamentales pour la construction de l’identité. Mais au delà du fantasme global de la métropole, nous pensons créer des polaritées réelles, agrégeant des usages variés.
 

Les Phares sont des sortes de serres montées sur échasses et coiffées de lanterneaux. Ce dispositif très simple et léger n’est pas couteux en énergie puisque les lentilles dont il s’agit font la taille de projecteurs de cinéma et que l’auto-alimentation énergétique est prévue. Seulement la lisibilité de la métropole ne peut appartenir exclusivement à la nuit. Ces totems doivent avoir une présence visuelle forte de jour également. Le projecteur est une des composantes de ces objets signalétiques. Afin d’être aussi efficaces que le panneau LG de la porte de Clignancourt,tout en quittant le vocabulaire publicitaire pour entrer dans celui de l’art, les phares doivent avoir plusieurs signature: un halo circulaire la nuit et une verrière aux pixels colorés le jour.
 

Le besoin pressant de qualification et d’identification de ce territoire métropolitain nous a orienté vers une proposition presque artistique et transparente. Ce projet est mutable, adaptable, « pérénisable ». De l’éphémère et de l’évènementiel nous pouvons facilement passer à l’équipement. Une lanterne légère et transitoire peut d’abord être installée au sommet d’une grue, puis déplacée sur le toit d’un bâtiment en construction, avant de se changer en bar panoramique, ou encore disparaitre. Rien n’est figé, rien n’est définitif. La tour Eiffel devait être démonté à la fin de l’exposition universelle. Son projecteur ainsi que la programmation du scintillement de millier d’ampoules toute les heures devaient uniquement marquer le passage à l’an 2000. Tout cela est resté. Qui sait ce qu’il adviendra de nos lanterneaux.
 

Le rayonnement d’un phare peut initier le rayonnement d’un quartier, depuis un objet, pouvant évoluer en petit équipement. Le phare pourrait devenir un lieu à succès et sa serre accueillir du public. Le lanterneau devient ainsi une structure d’accueille festive et culturelle offrant systématiquement une vue panoramique. Bars, cafés, salles de concerts, d’expositions ou de cinéma éphémères pourraient s’y succéder. A la fois lieux de vie et monuments décentralisés du Grand Paris, les phares incarnent ainsi la multiplicité de la métropole. Il est donc important de trouver un langage commun à ces emblèmes, tout en diversifiant leur forme pour témoigner de l’identité du quartier dans lequel ils s’insèrent. La somme de ces singularités doit fabriquer une unité, une métropole lisible. Le rayonnement est avant tout symbolique, en effet. Associer le phare à un lieu, et permettre le rayonnement du quartier qui l’accueille, symboliquement comme artistiquement, est un de nos objectifs.
 

Mais l’enjeu principal de ce projet-manifeste réside dans l’immédiateté de sa réalisation. Ces dispositifs légers pourraient être mis en place dès maintenant. Puisque la métropole a été décrétée le premier janvier, il nous parait incohérent de devoir attendre une génération, une fois tous les travaux achevés, pour la voir exister. Les chantiers d’opération urbaine vont durer des dizaines d’années, nous voulons les accompagner, les révéler afin d’exprimer aux grands-parisiens: « Voyez, la métropole existe déjà, à travers sa construction ». Nous voulons anticiper le Grand Parsi à venir, le montrer dès aujourd’hui, pour permettre une appropriation du territoire dès sa phase de chantier.
 


Comment avez-vous déterminé les emplacement de vos balises?


 

Nous avons cherché des points donnant naturellement une visibilité au projet. Les points hauts portés soit par la topographie, soit par des architectures émergentes comme des tours, nous ont servi de socle.
Nous avons également choisi des emplacements assurant systématiquement la co-visibilité entre les phares. Enfin, nous nous sommes appuyés sur des lieux emblématiques, porteurs de signification ou en phase de mutation.
 

A partir de ces principes de base, nous avons décliné les formes de nos phares. Un terrain plat nous amène à construire une structure relativement haute. En revanche, en s’implantant sur le toit d’une tour par exemple, le phare n’est constitué que d’un simple lanterneau.
 

© Philippe et Julien Gervais de Gervais et Gervais Architecture

© Philippe et Julien Gervais
de Gervais & Gervais architectes

Evidemment, les premières hypothèses de travail sont basées sur notre imaginaire propre. Cependant, en tant que grand-parisiens, notre image du territoire correspond souvent à un imaginaire collectif. Ainsi nous avons choisi comme emplacement d’accueil de nos phares des sites que nous considérions comme étant à l’image du territoire auquel ils appartenaient: un point offrant un panorama sur une forêt, un autre dépassant déjà du paysage comme un totem ou portant des repères visibles depuis le périphérique… Ces points iconiques correspondent également à l’actualité du Grand Paris. La plaine St Denis, le plateau de Saclay, le port de Gennevillers… seront des marqueurs temporels de l’évolution du Grand Paris, qu’il nous semblait fondamental de mettre en lumière.
 

© Philippe et Julien Gervais de Gervais et Gervais Architecture

© Philippe et Julien Gervais
de Gervais & Gervais architectes

Ainsi, nos deux subjectivités nous ont permis de constituer une carte des phares dans la métropole, pouvant nous servir de support pour entrer dans une seconde phase de travail: la prise en compte de la parole habitante. En confrontant notre imaginaire avec celui des riverains de chaque municipalité nous allons adapter et rééquilibrer notre dessin. Seule une vision locale peut nous aider à comprendre quel marqueur paysager joue le rôle de totem sur chaque territoire. Ce projet ne doit surtout pas être perçu comme une figure imposée.
 
 

Le projet des Phares a séduit le Grand Paris qui envisage d’accompagner sa mise en oeuvre. Donner à voir le paysage du Grand Paris, à la manière d’une table d’orientation, en révélant des détails non perçus au premier regard, offrirait la possibilité à ses habitants de la connaître et la reconnaître. Intriguer, descendre, aller chercher ce que l’on a vu d’en haut… découvrir la métropole dans toute sa diversité, entre zones d’activité, forêts, friches industrielles… voilà le pari fou de la requalification de l’image de la métropole du Grand Paris, porté par les frères Gervais.
 
Un hymne aux paysages « esthétiques » comme « dépréciés », visant à transmettre aux grands-parisiens toute la palette de vocabulaire de la métropole qui n’est pas sans rappeler le GR2013 révélant la métropole marseillaise.

 
 
 

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