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Interview : « Star-Wars doit nous aider à critiquer la société pour faire évoluer les villes aujourd’hui » Alain Musset, géographe

Coruscantsky

 

guillemets-ouvrantStar-Wars nous aiderait à lire notre monde autrement ! C’est vraisemblablement ce qui a poussé Alain Musset, géographe et directeur d’études de la très sérieuse École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à devenir un véritable fan de la saga. Il est l’auteur de l’ouvrage « De New York à Coruscant. Essai de géofiction » et il répond à nos questions en ce jour « béni » de sortie de l’Episode VII !

 
 

Comment le géographe que vous êtes, s’est-il intéressé à un moment donné et d’une manière aussi scientifique, à Star-Wars ?

 

Alain Musset-photoJe m’y suis intéressé de manière détourné, surtout avec mon fils qui avait 5 ans à l’époque. Avec la sortie des cassettes vidéos VHS, il m’a entrainé dans cette aventure. C’était en boucle à la maison, puis avec les sorties sur grand écran, nous avons continué à nous plonger dans cet univers. Star-Wars ne parle pas du coup de Coruscant qui n’apparait pas dans les premiers épisodes. Il est difficile de créer un environnement crédible et qui ne soit pas trop couteux. Donc Coruscant n’est pas là. En revanche, Coruscant apparait énormément dans les romans et dans les Comics. C’est ce qu’on appelle l’univers étendu : la transcription des films et toute une série de romans qui parlent de la saga en l’agrandissant avant et après. Le roman le plus ancien étant daté de 4000 ans avant l’an zéro, relatant lui l’épisode IV. Et les roms vont jusqu’à 40 après la période et ans les Comics cela va encore plus loin dans le futur.
 

Ce qui n’était d’abord qu’un divertissement est devenu un véritable objet d’étude. De nombreuses thématiques qui m’intéressaient en tant que géographe urbain, se retrouvaient dans les épisodes que je voyais. Moi qui travaille sur la géographie sociale, sur les villes latino—américaines, ou encore sur les grands problèmes d la ville contemporaine, je retrouvais dans ces romans tous les problèmes que je peux traiter par ailleurs en tant qu’expert : la délinquance, la ségrégation, la fragmentation socio-spatiale, les conflits ethniques, l’absence de gouvernance urbaine, le problème des espaces publics (Coruscant étant une ville où il n’y a quasiment plus d’espaces publics, les seuls que l’on compte sont les grands centres commerciaux).
 

A Coruscant, on trouve une grande différence socio-spatiale entre le haut et le bas de la cité. Finalement ce n’est que dans le bas de la cité que l’on peut trouver une sorte de mixité sociale ou ethnique, alors qu’ailleurs c’est très séparé. Par ailleurs, toute la planète est recouverte par des constructions, c’est « l’urban sprawl » (étalement urbain) mené à son maximum. Le modèle Coruscant, c’est Trantor dans le Cycle de Fondation d’Isaac Asimov, n’empêche que l’on retrouve dans le fin fond de la cité, les partie les plus anciennes et les plus obscures, car la lumière ne va pas jusqu’en bas. On y retrouve alors les déclassés, les marginaux et les pauvres, alors que les riches vivent près du ciel et du soleil. A Coruscant, on retrouve des édifices qui font plusieurs kilomètres de haut ! Et dans les romans, on parle énormément des ces immenses canyons entre les gratte-ciels. A partir de ces différentes découvertes, j’ai commencé à prendre des notes, et à interpréter les situations fictives en fonction des différentes théories sociales urbaines existantes, comme l’Ecole de Chicago ou le processus de succession raciale ou encore Mike Davis etc…
 

J’ai souhaité à ce moment là écrire un article et je me suis même rendu compte que je pouvais écrire beaucoup plus, j’ai alors proposé mon manuscrit aux PUF, qui l’ont trouvé au premier abord étonnant et puis se sont lancés ! Voilà comment mon livre « De New-York à Coruscant : Essai de géofiction » est sorti.

 
 
 

Quel rapport entre Coruscant et New-York justement ?

 

Il y en a plusieurs. Le premier rapport est très simple : un des concepteurs de l’univers Star-Wars et notamment de l’univers urbain, c’est Doug Chiang. Et dans une interview datant d’il y a une quinzaine d’années, on lui demandait comment est-ce qu’il avait imaginé Coruscant. A cela , il a répondu que Georges Lucas, lui de demandé de prendre Manhattan comme modèle et d’aller à l’infini ! Effectivement, si vous regardez Manhattan il y a une grande variété d’édifices avec différents styles, différents profils, ce n’est pas de l’urbanisme monolithique, loin de là.
 

Ensuite, il y’a un autre point de départ : New-York c’est la ville qui a incarné et qui l’incarne encore, la modernité urbaine et Coruscant va reprendre toute la typologie de l’urbanité contemporaine avec les gratte-ciels, la circulation… Il y’a donc également une continuité philosophique sur l’esprit de la ville.
 
 
 

Nous reviendrons plus tard sur Coruscant, mais ce que vous dites nous amène à la question suivante, à savoir en quoi Star-Wars est spécifique en terme de représentations la ville par rapport aux autres films de science-fiction ?

 

Coruscant apparait très peu dans les premiers épisodes. La spécificité pour Coruscant, c’est qu’elle est très peu représentée. En revanche, dans les romans, les comics et les jeux vidéos, on en retrouve de nombreuses représentations. C’est très important car la ville est au coeur du problème et surtout abordée de multiples façons, à l’inverse d’autres films de science-fiction, comme Metropolis, où la vision n’est qu’unique, ce ne sont que des « one shot ». Métropolis fonde les représentations de la ville en science-fiction avec notamment cette opposition entre le haut, la ville des riches où l’on y retrouve le siège de Fredersen, les jardins de l’éternel plaisir… (le maitre de Métropolis) et en bas, la cité des ouvriers, qui ne voient pas la lumière.
 

La célèbre tour de Fredersen - Métropolis

La célèbre tour de Fredersen – Métropolis

Il y a donc toute une série de films, qui ne sont que des One-shots : un film, une vision de la ville. En revanche dans Star-Wars, grâce à l’univers étendu, il y’a des multiples représentations et de multiples récits sur la ville. On est allé dans tous les quartiers, dans tous les niveaux. Il y a une richesse de l’information sur Courscant, qu’on ne retrouve pas ailleurs. Je ne sais plus combien d’auteurs Star-Wars on dénombre aujourd’hui en comptant, depuis 1977, les comics, les romans etc, mais l’ensemble de ces représentations crée un ensemble cohérent. A la différence des autres films de science-fiction, avec Star-Wars on a la construction d’un véritable objet urbain.
 

Par ailleurs l’ensemble de ces auteurs prennent tous, à des temps différents, les thèmes qui sont à la mode et vont les inclure dans les récits, notamment la problématique de l’environnement.
 
 
 

Quels sont les processus urbains qui sont à l’oeuvre dans Coruscant ?

 

Coruscant, est un adjectif qui existe aussi en français. Cela signifie « brillant », « étincelant ». On parle d’un poète avec un fil coruscant. L’intérêt pour moi c’est de travailler sur les pathologies urbaines contemporaines. Toute le monde critique Coruscant, comme tout le monde critique les grande villes contemporaines alors que tout le monde s’y presse.
 

Chez Coruscant, on critique d’abord le gigantisme. L’urbanisation s’étend sur l’ensemble de la planète avec les tous les problèmes que cela peut générer, à savoir la disparition de l’horizon, la sensation constante d’étouffement, des villes surpeuplées. Dans un des romans de Star-Wars, Dark Maul : L’Ombre du chasseur de Michael Reaves, il y’a eu un recensement. La population de Coruscant a été estimée à plus de 1000 milliards d’êtres vivants. Cela fait donc partie des thématiques sur lesquelles nous devons réfléchir aujourd’hui ! Jusqu’où peut-on aller avant que des villes n’explosent ?
 

Autre point important, les paysages urbains. Dans les derniers films, on a de très très belles images avec les villes verticales qui représentent la modernité. Là aussi, c’est donc intéressant de savoir pourquoi cette option a été choisie, se pose ici le problème de la ville verticale du futur.
 

Par ailleurs, Coruscant est l’archétype des villes vulnérables sur le plan social à causes des disparités sur le plan social. Pour ceux d’en haut, le monde d’en bas est hostile. Les divisions spatiales à Coruscant ne vont pas se porter sur des divisions entre centre et périphérie mais entre haut et bas. Nous avons donc les quartiers perdus de la république. La banlieue de Coruscant est dans les profondeurs, dans lesquelles ce sont les gangs qui font la loi.
 

La relation avec la nature est également intéressante. Coruscant est une planète polluée même si les industries polluantes ont été relocalisées dans des planètes périphériques comme les Etats-Unis l’ont fait. La ville a donc coupé ses liens avec la nature et pour les mentalités nord-américaines, c’est terrible. Le plus haut sommet de la planète, le mont Manarai est représenté dans des Comics. Il y a juste un pic qui sorte d’une place centrale, entouré des gratte-ciels. Il est présenté comme le dernier endroit naturel de la planète. A cet endroit là très précisément, se tient une secte écologiste qui protège le mont. Dans la réalité les Etats-Unis sont les premiers à avoir lancé les grands parcs naturels et le Mont Manarai apparait dans Star Wars, comme le dernier de ces parcs naturels.
 

mountains
 

Il est donc intéressant de voir quel traitement est fait de la nature à Coruscant. Dans mon livre, je donne l’exemple du Sky-dome, situé tout en haut d’un gratte-ciel, sur lequel on a reconstitué des éco-systèmes pour que les gens puissent voir ce que pourrait être, le cas échénant, la nature. Et ce sky-dome, il existe ! C’est le Bio-dome à Montréal !
 

En résumé, on peut travailler sur une ville, qu’elle soit réelle ou imaginaire peu importe. Ce n’est pas l’objet lui-même qui compte, mais plutôt la question qu’on va poser à l’objet. La ville imaginaire peut être un objet pour travailler sur les grandes questions de la ville contemporaine. Et pour Coruscant, l’objet est très intéressant, on peut alors se poser plein de questions.

 
 
 

Est ce qu’il faut redouter l’avenir des grandes villes, à l’image de ce que nous donne à voir Coruscant ?

 

Le but de la science-fiction est de dénoncer. Si je prends le problème de la ségrégation entre riches et pauvres, Coruscant le pousse à l’extrême et pose la question de savoir si l’on aurait vraiment envie de vivre vers ce que l’on est en train de produire. Mon idée, c’est qu’il ne faut pas se tromper. La ville n’y est pour rien, la ville est un cadre et un décor, ce qui compte c’est la société qui fait la ville. La ville est avant tout l’expression, sur le terrain, d’une idéologie. On peut dire tout e qu’on veut sur la ville, mais si l’on ne remet pas en cause la société qui produit l’espace, on aura des villes qui seront inégalitaires, injustes et invivables.
 

Si on veut réformer la ville, c’est la société qu’il faut réformer. Si vous vous regardez dans le miroir et que vous trouverez que vous avez mauvaise mine, que vous avez de plus en plus de rides, vous n’allez pas peindre sur le miroir, car votre visage sera toujours là ! Pour la ville, c’est la même chose, il ne sert à rien de vouloir changer la ville, ou tenter de la rendre plus attrayante, car la ville n’est que le reflet de la société. Si nous voulons donc changer la ville, il nous faut d’abord changer la société.

 
 
 

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