Récits

Brèves de la banalité #1
Le portique de sécurité : le mobilier anti-urbain de demain ?

Sans titre
 

Comme un bon nombre d’entre-vous, nous avons passé ces deux dernières semaines à suivre la moindre information sur les attentats qui ont endeuillé notre pays. Puis l’autre jour, en allant à la gare, nous nous sommes souvenus d’une proposition de Ségolène Royal, qu’elle avait évoqué dans le cadre d’une émission radio, sur la limitation de l’accès dans les gares et le renforcement des contrôles de sécurité (1). Cette proposition consistait, dans un premier temps, à mettre en place des portiques de sécurité sur les lignes européennes à grande vitesse, puis de le généraliser sur l’ensemble du pays. D’un coup, Hugo a ressenti un grand frisson et nous nous sommes rappelés quelques souvenirs…

 

Témoignage d’Hugo :
« Je suis phobique des portiques de sécurité ! J’ai une tendance à emmagasiner une tonne de trucs dans mes poches, ce qui m’a valu de nombreux surnoms auprès de mon entourage. Au lycée, j’avais une capacité à sortir des choses complètement improbables tel un magicien avec son chapeau. Je me souviens de cette fois où j’ai pris l’avion et en vidant mes poches devant les agents de sécurité, l’un s’écrie hilare : “Vous transportez des déchets toxiques” en montrant une chaussette. Cette passion de tout garder dans mes poches ne s’est pas estompée avec le temps et m’a valu beaucoup de problèmes lors de mon année en Erasmus. En fait, si vous êtes comme moi, évitez Istanbul ! Pas un centre commercial, une bouche de métro, une entrée de bâtiment public sans caresse de l’entre-jambe par un détecteur de métaux ou le franchissement d’un portique de sécurité. »

 

Témoignage de Charline :
« A l’époque, comme tout bon étudiant en architecte, on a toujours des choses “dangereuses” dans le sac (cutter, ciseaux, lames de rasoirs…). Lors de mon départ en stage à l’étranger, au moment de passer les portiques à l’aéroport, je n’avais malheureusement pas vidé LA poche cachée. Ça n’a pas manqué : je suis partie avec un cutter sans lame et désossé. »

Bref, nous avons tous des souvenirs plus ou moins traumatisants au moment de contrôle de sécurité.

 

En repartant de la gare, nous nous sommes mis à imaginer un argumentaire pour aider Guillaume Pepy, PDG de la SNCF, qui est contre cette démarche de sécurisation des gares et des trains.
Nous commencerions notre discours en expliquant que les gares ont fait longtemps parler d’elles dans les débats sur la ville en tant qu’obstacle avec les voies ferrées qui ont tendance à enclaver les quartiers; mais aussi dans l’imaginaire collectif en tant que noyau des derniers quartiers malfamés de nos centres-villes (les lieux de deals et de prostitutions…). Mais nous soulignerions l’idée que les projets de requalification de ces espaces se sont multipliés ces dernières années avec de véritables réflexions sur l’amélioration des espaces publics. Ensuite, nous défendrions les efforts de la SNCF pour créer un espace de convivialité, avec la mise en place de pianos en libre service, très souvent utilisés par des amateurs de Yann Tiersen fans de sa BO d’Amélie Poulain, ou encore de pédalos pour recharger sa tablette avec laquelle on espère regarder l’intégrale de The Big Bang Theory durant son trajet. La gare accueille aussi des bars et des restaurants, parfois même se transforme en centre commerciale comme la gare Saint-Lazare. Ces efforts portés sur les usages nous paraissent intéressants mais ne préfigurent pas l’importance de la gare dans la construction de nos villes. Pour finir, nous valoriserions l’idée que la gare est un espace dans le temps et hors du temps: elle est le point de départ de connexions territoriales à grande échelle, un lieu de pause et de rassemblement comme de passage permettant la connexion et la relation entre les individus et les quartiers de la ville. Certains des cheminements qui nous guident et desservent les quais peuvent aussi, pour la même occasion, nous faire naviguer de part en part de la gare. Cette organisation est souvent visible dans de nombreuses villes de province où la gare devient une véritable infrastructure permettant le franchissement tel un pont ou un tunnel. Nous pouvons prendre l’exemple de Lyon qui a deux gares formant des interfaces entre les quartiers. Pour la gare Perrache, c’est flagrant. Il est toujours plus simple de passer du Nord au Sud de la presqu’île à pied et par la gare.

 

Face à cet argumentaire synthétique, le dispositif imaginé par Ségolène Royal demande de nous interroger sur : qu’est-ce que signifie d’avoir un portique de sécurité et un passage de contrôle en pleine gare ? Quel statut donnerions-nous ainsi à ce lieu ? Mais aussi au train? Une gare doit-elle être aussi sécurisée qu’un aéroport ? Est-ce que prendre le train doit-il devenir aussi complexe que de prendre l’avion? Aujourd’hui, ce n’est pas plutôt comme prendre un bus ? En principe, quand nous prenons le train, nous cherchons à traverser la gare et à nous rendre rapidement sur le quai. Si nous sommes en retard, ce n’est pas si grave au final : en deux minutes, nous sautons dans le train et nous sommes installés. Pensons à ceux qui utilisent les train régionaux ou le TGV pour se rendre au travail. Cela voudrait dire qu’avec l’installation de portiques, ils devront se rendre sur le lieu 30 minutes à l’avance. Les contrôles ne signifieraient pas seulement fouiller les individus mais aussi les sacs et les valises.
Même si la gare n’est pas un espace public à proprement parlé, elle est ce que les anglo-saxons appellent un third space, un espace important pour la vie civique et l’urbanité, un statut que n’a pas un aéroport qui est souvent déconnecté de la ville. La mise en place de portiques mettrait en péril les liens que peut tisser la gare, mais aussi tout l’imaginaire qui en découle : courir et rater son train, attendre un proche sur le quai, ou tout simplement se poser au café de la gare. Les pratiques et les temporalités qu’induise ce lieu (accès, déplacement, connexion) seraient complètement remises en question.

 


(1)
Lefigaro.fr, “VIDÉO – Royal veut plus de sécurité dans les gares”, lefigaro.fr [en ligne], 17 novembre 2015 : http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2015/11/17/97002-20151117FILWWW00092-segolene-royal-favorable-a-des-portiques-de-securite-dans-les-gares.php (consulté le 01/12/2015)
COHEN Patrick, «Ségolène Royal : «Installer des portiques à Lille et Paris avant le 20 décembre » », Le 7/9 [en ligne], France Inter, le 24 novembre 2015 : http://www.franceinter.fr/emission-le-79-segolene-royal-installer-des-portiques-a-lille-et-paris-avant-le-20-decembre (consulté le 01/12/2015)

 
 
 

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