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Anthropo quoi? Anthropocène! Philippe Descola nous explique

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C’est à l’éminent anthropologue Philippe Descola, directeur d’étude à l’EHESS, qu’est revenue la tache d’inaugurer le colloque « Comment penser l’Anthropocène » qui s’est tenu au Collège de France (où il est également professeur) le mois dernier.
 

Mais vous, savez-vous ce que ce mot savant veut dire? Heureusement, Descola nous éclaire sur la question.
 
 

L’Anthropocène est le nom donné par les scientifiques à la période géologique dans la quelle nous nous trouvons. Dans cette dénomination, « anthropo » qui veut dire « homme », désigne l’implication humaine dans cette nouvelle ère planétaire. Mais, allez vous dire, qu’y a t’il de nouveau à cela? Et vous aurez raison de penser que depuis son apparition sur terre, l’homme impacte son environnement.
 

La nuance réside entre « anthropisation » et « anthropocène »


 

L’antropisation résulte de mouvements de co-évolution des humains et non humains. Elle induit des effets régionaux qui peuvent être qualifiés de « catastrophes » ou non. Même les civilisations les plus respectueuses de l’environnement ont contribué à la modification des écosystèmes primitifs. L’anthropologue, spécialiste des cultures amazoniennes illustre ce propos en affirmant qu’à taux égaux de diversité, les zones manipulées par les tribus autochtones présentent bien plus d’espèces qui leur sont utiles. D’un point de vue bien moins « écoresponsable », la surexploitation d’un sol entrainant son appauvrissement, l’épandage de lisier contaminant les nappes phréatiques ou la mise en place d’un barrage, par exemple, constituent des actions menées par l’homme localement entrainant une modification des écosystème locaux. Anthroposphère, biosphère et géosphère sont donc liées depuis toujours, mais depuis peu, ils entrent en concurrence.
 

L’antropocène, lui, désigne un effet systémique plus global. Le cumul des altération des écosystème locaux entraine une transformation dont les conséquences se font ressentir à l’échelle de toute la planète. Résulte de l’impact d’une déforestation locale (au Brésil), une augmentation du taux de CO2 atmosphérique, et de la fonte des glaciers, une augmentation du niveau des océans. Un évènement local peut donc entrainer des répercussions globales. Ce phénomène est estimé remonter au début de la révolution industrielle vers 1800, date de l’entrée dans cette nouvelle ère géologique: l’anthropocène.
 

Le responsable? Le basculement de nature et d’usage de l’énergie!


 

Jusqu’alors, les sociétés agraires fonctionnaient sur le principe de l’énergie solaire. La photosynthèse permettait au végétal de croitre, d’alimenter les hommes et les bêtes, qui convertissaient eux même cette énergie chimique en énergie mécanique et la réutilisaient sous la forme du mouvement. « Les piliers de la vie étaient donc la terre et le travail ».
 

A la révolution industrielle, on assiste à une diversification des sources d’énergie. Elle se double d’un phénomène qui rend possible la conversion de toute « matière » en monnaie. L’argent devient alors le résultat de la transaction des marchandises au lieu d’en être un simple moyen; l’instrument permettant d’obtenir une énergie bon marché déconnectée du contrôle de la terre agricole. « On entre ainsi dans une illusion majeure: La nature, comme ressource infinie, permettant une croissance infinie grâce au perfectionnement infini des techniques. L’énergie fossile devient plus importantes pour la production et le transport que l’énergie stockée dans les êtres vivants. »
 

Mais ce n’est pas l’humanité toute entière qui est à l’origine du réchauffement global, de la 6e extinction des espèces, d’un tiers de l’augmentation de CO2 atmosphérique, ni de l’acidification des océans…
La cause incombe au développement depuis quelques siècles, d’un mode de composition du monde appelé « capitalisme » ou encore « modernité »! Or c’est bien l’humanité toute entière qui en paye le prix.
 

« Nous sommes tous embarqués dans le même bateau, près de sombrer. Mais il n’y a pas là de troisième classe, assise dans les soutes au plus proches de la noyade ni de première classe, debout sur le pont au plus près des canaux de sauvetage. La seule solution est de changer la route du bateau avant qu’il ne soit trop tard, et pour cela, nous pouvons faire une chose: en changer les moteurs. »


 

Ces moteurs, les voici:
L’anthropologue estime inévitable de bouleverser la manière dont nous habitons la terre. Selon lui, il est urgent de repenser en profondeur:
– la manière dont l’humain s’adapte a son milieu de vie
– la manière qu’il a de se l’approprier
– la manière dont il engage son expression politique
 

Les deux premières propositions paraissent évidentes et devraient faire l’unanimité. La dernière, en revanche, est pour le moins originale; nous prendrons le temps de la développer.
 

Repenser la société de manière à ce que le « non humain » y ait sa place


 

Fort de son expérience d’anthropologue, Descola souligne que l’appropriation marchande des valeurs indispensables à la vie peut paraitre inouïe pour de nombreux peuples et devrait être remise en question.
« Il est urgent de redonner au bien commun son sens premier, pas tant en terme de ressource dont l’exploitation serait ouverte à tous, mais en tant que définition d’un milieu partagé dont chacun serait comptable. »
Selon lui, il serait donc bienvenu de proposer un systèmes d’interactions entre humains et non humains dans lequel l’humain occuperait la place d’usufruitier ou de garant.
 

Plus clairement, Descola propose de réviser le principe même de la société.
Il définit cette dernière en tant que somme d’individus libres et égaux, liés entre eux uniquement parce qu’ils sont les propriétaires exclusif de leur personne et de leurs capacités, leur permettant ainsi de nouer des rapports d’échanges librement consentis. En proposant de faire entrer le « non humain » dans cette société, Descola entend, a fortiori, appliquer à ces espèces animales l’idée d’une propriété de capacités « analogues » à celles des humains. Une proposition d’attribution qui devrait faire débat, voire provoquer l’insurrection générale. Mais l’idée que cache cette polémique est pour le moins novatrice.
 

« Imaginez que puissent être représentés non pas des êtres (des humains, des Etats, des chimpanzés, des multinationales…) mais des écosystèmes (des milieux de vie, des vallées, des massifs montagneux, des villes, des mers…), alors une véritable écologie politique serait enfin envisageable! »
En déléguant du pouvoir à ces individus non humains nouvellement institués,
les écosystèmes deviendraient des sujets politiques dont l’homme serait le mandataire.
 

Si cette proposition vous semble inenvisageable, songez qu’elle n’est étrange qu’au regard des principes individualiste qui fondent notre société. Dans de nombreuses autres civilisations, à travers les temps et de par le monde, l’homme appartient à un collectif singulier, mêlant territoires, plantes, animaux, divinités, cycles… en constante interaction.
 

« D’autres manières d’habiter le monde sont possibles. L’avenir n’est pas un simple prolongement linéaire du présent. Il est riche en potentialités dont nous devons imaginer la réalisation afin d’édifier une véritable maison commune avant que l’ancienne ne s’écroule » conclut avec provocation Descola.
 
 
 

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