Débats

Luis Barragan, l’ « alchimiste de la mémoire »

barr24
 

« Les souvenirs du ranch de mon père où j’ai passé enfance et adolescence sont sous-jacents dans mon travail. Mon oeuvre traduit toujours l’intention de transposer dans le monde contemporain la magie de ces lointains moments si chargés de nostalgie » annonce Luis Barragan à lors de la cérémonie de remise du prix Pritzker en 1980.
 

A l’occasion de l’anniversaire de la mort de l’architecte mexicain, il y a 27 ans, Lumières de la Ville tient à vous présenter l’oeuvre fondatrice de ce créateur de réminiscences, devenue emblématique d’un mouvement appelé l’architecture « émotionnelle ».
 

Parcours d’un autodidacte:


 

Né le 9 mars 1902 à Guadalajara, capitale de l’état de Jalisco au Mexique, Luis Barragan passe son enfance dans la Hacienda familiale de la Sierra del Tigre. Le paysage volcanique et aride, écrasé par la chape de plomb d’un soleil ardent, sert de toile de fond à ses chevauchées quotidiennes. L’eau et l’ombre, prennent dans ce paysage hostile une dimension salvatrice et deviennent la source d’une contemplation solitaire. Ce landau de nature, les hauts murs d’enceinte de l’école jésuite, puis des palais coloniaux de Guadalajara, protégeant les patios arborés de la pesanteur des villes… bercés par les traditions populaires et la révolution zappatiste, sont autant d’ambiances destinées à imprégner l’ensemble de son œuvre.
 
En 1923 il obtient le titre d’ingénieur civil spécialisé en hydraulique avant d’entamer un long voyage en Europe. Il y découvre l’architecture fonctionnaliste et imposante de Le Corbusier, les jardins luxuriants de l’Alhambra de Grenade, les arches striées de la mosquée de Cordoue et l’architecture arabo-andalouse, qui font écho en lui comme une impression de déjà vu. Architecte autodidacte, il s’entoure de nombreux intellectuels et artistes qui lui font découvrir les révolutions qu’ils portent : le cubisme en peinture, le futurisme en cinéma et le théâtre expérimental invitant le spectateur sur scène pour le rendre figure actrice de la pièce, laissent en lui des traces indélébiles qui ressurgissent durant toute sa carrière.
 

A son retour au Mexique, Barragan s’installe à Mexico où il s’essaye avec brio à l’art des jardins. Il trouve dans cette pratique le moyen d’atteindre un sentiment de bien être et de paix qu’il n’aura de cesse de rechercher à transmettre par le biais de son architecture. De 1948 à 1980, période la plus féconde de son œuvre, Barragan réalise les oeuvres architecturales qui feront sa renommée internationale et reçoit le prix Pritzker, qualifié de « Prix Nobel de l’architecture ».
 
L’architecte se démarque par son approche sensible de l’édification figée. Par certains, il est considéré comme étant le père de « l’architecture émotionnelle ».
 

Nostalgie de la lumière:


 

« Comme pour l’artiste dont le passé est la fontaine d’où jaillit sa créativité, la nostalgie est la voie qu’emprunte le passé pour nous livrer tous ses fruits. L’architecte ne doit ni ne peut ignorer les révélations nostalgiques seules capables de combler le vide de toute æuvre au-delà des exigences utilitaires du programme. »
 

Dans son article intitulé Réminiscence, paru dans Les Carnets du Paysage n°18 (Actes Sud / ENSP, 2009), l’architecte et spécialiste de Barragan, Nicolas Gilsoul, détaille et analyse le rôle des « pièges à souvenirs » dans l’architecture de cet avant-gardiste.
 

« La réminiscence est comme l’ombre du souvenir déformée, incomplète et idéalisée » y écrit-il. Les formes, les couleurs, les assemblages… conçus à partir des souvenirs intimes de l’architecte, acquièrent un vocabulaire universel puisqu’ils trempent leurs racines au coeur du souvenir collectif. Echos d’une mémoire collective, les paysages architecturaux agencés par Barragan jouent sur des déclencheurs de réminiscence formels, spatiaux ou météores, qui impliquent personnellement le visiteurs dans l’expérience émotionnelle de l’espace.
 

Nicolas Gilsoul recense dans sa thèse consacrée à l’architecte, trois types de stimuli déclencheurs de réminiscences :
– Les stimuli visuo-tactiles sont les éléments de décor comme les formes, les ombres et les couleurs.
Les poutres en bois apparentes, les portes d’écurie, les fontaine de pierre, les murs de verdure, les couloirs coudé, les escaliers flottants… sont autant d' »objets » chers à Barragan, qui, assemblés dans une mise en scène qui lui est propre, renvoie le visiteur vers le souvenir d’expériences qu’il n’a pourtant jamais éprouvé.
– Les stimuli sonores sont utilisés pour dépeindre le recueillement qui baignent la scène, ou évoquer une nature paradisiaque dont l’homme est souvent absent.
– Les stimuli kinesthésiques concernent la mémoire des mouvements du corps dans l’espace. Ils font appel à l’expérience et aux sensations. Barragan raconte : « Pour visiter le patio des orangers à l’Alhambra, on passe par un tunnel très petit – je ne pouvais même pas me redresser – et à un moment donné […] s’ouvrit devant moi l’espace merveilleux des portiques de ce patio, contrastant très fortement avec les murs aveugles et le bruit de l’eau. Je n’ai jamais oublié cette émotion. » Son architecture joue sur la succession de sensations universelles telles que l’angoisse de se sentir étouffé, l’apaisement à l’écoute du clapoti de l’eau qui coule, le sentiment de protection conféré par un patio intérieur…
 

Le travail de Luis Barragán témoigne d’une volonté de dépouillement et de création d’un ensemble menant l’individu au ressourcement intérieur. La construction par l’assemblage de géométries simples
lui permettent de varier sensiblement les hauteurs, les silences, les ouvertures, et de diversifier les cadrages. La théâtralisation des espaces se dévoile aussi sensiblement dans l’ombre et la lumière ainsi que par la matérialité des détails architectoniques, gorgés de couleurs et de textures. Les variations chromatiques échafaudent des séquences et des rythmes à l’origine d’une impression de mouvement, scandée par les variations lumineuses. Barragán crée un ensemble architectural autant diversifié en ambiances et en émotions qu’une pièce de théâtre ou une œuvre littéraire.
Il devient alors le metteur en scène d’un espace qui harmonise les couleurs, les matériaux, la lumière, les éléments architecturaux et l’eau. « Il réinterprète, recompose et met en scène les réminiscences de la mémoire comme un cinéaste monte les séquences de son film pour lui donner sens » nous dit Nicolas Gilsoul. Il est le créateur d’un art qui se vit. Plus qu’un bâtiment, c’est un paysage dans lequel les objets s’agencent qu’il fait émerger.
 

La Casa Gilardi

La Casa Gilardi

La Casa Gilardi

La Casa Gilardi

La Fuente de los Amantes, ranch de San Cristobal à Los Clubes

La Fuente de los Amantes, ranch de San Cristobal à Los Clubes

La Fuente de los Amantes, au ranch San Cristobal à Los Clubes

La Fuente de los Amantes, au ranch San Cristobal à Los Clubes

Maison d'Antonio Galvez à San Ángel

Maison d’Antonio Galvez à San Ángel

De la légitimité de l’architecture émotionnelle :


 

En considérant que Barragan est autant architecte que paysagiste, il est possible d’aborder un nouveau questionnement. Si le paysage est «ce que l’on garde en mémoire après avoir fermé les yeux», il est ce que notre rétine, notre peau et notre cerveau ont imprimés de l’expérience. Non pas objet mais ambiance, il est de plus et par essence, subjectivé à partir de ce que nos sens en ont saisi. En effet, un paysage n’existe pas s’il est simplement senti, il doit être ressenti. L’être sensible ne perçoit pas simplement les éléments constitutifs d’un paysage, il en éprouve le pouvoir émotionnel. Il n’existe aucune opposition entre sensualité et cérébralité au contraire. « C’est par les sens que nous avons du sens, que nous avons accès aux choses», écrit Augustin Berque dans Ecoumène, introduction à l’étude des milieux humains. Il rappelle que le terme « esthétique » vient du grec aisthêsis, qui signifie « faculté de sentir, de percevoir par les sens ». Descartes le traduisait par « sentiment ».
 

Le désir de Barragan, de se détacher d’un formalisme fonctionnaliste pour se rapprocher de l’œuvre artistique, belle et émouvante, peut donc sembler tautologique. Puisque, par définition, tout paysage suscite une émotion, du plus spectaculaire au plus quotidien, on peut se demander ce qu’une telle volonté apporte comme valeur ajoutée et grille de lecture théorique. L’architecture émotionnelle, construite dans le seul but de susciter une émotion, à un temps et en un lieu précis, pose alors la question de sa légitimité à guider, orienter, voir forcer le ressenti d’un visiteur.
 

 

 

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