Portfolios

Lorsque la photographie vide la ville

« Pour VIDER PARIS, j’ai travaillé sur photoshop de manière très rationnelle, comme si j’étais une entreprise de travaux publics. J’ai ôté toute trace de vie, j’ai démonté le mobilier urbain et gardé l’architecture. J’ai aussi conservé au sol les passages piétons, les lignes continues et les bandes blanches : pour les effacer, il aurait fallu poser une couche de bitume. Ça n’entrait pas dans la logique de l’opération. Quand on veut vider une ville, on ne perd pas de temps à ça… C’est une fiction sans narration. Je ne raconte pas une histoire, je présente juste les faits. Ces images permettent d’ouvrir la fiction, de créer un puissant espace de projection » explique l’artiste Nicolas Moulin lors de l’exposition Faux semblants à laquelle il participe, exposée dans la galerie Chez Valentin dans le 3° arrondissement de Paris.
 

Dépossédée de ses habitants, de ses oiseaux, de son mobilier urbain mais aussi de toute trace de végétation, la ville prend alors un aspect fantomatique. Les chapes de béton qui obstruent les deux premiers niveaux de chaque immeuble d’habitation ou monument, confèrent à l’observateur le sentiment d’une ville cherchant à se protéger de son environnement. Une sensation désagréable nous envahit alors, plongeant dans les entrailles du souvenir de situations similaires : la ville de Tchernobyl, abandonnée après une catastrophe nucléaire ou même Bruxelles, récemment amortie par l’état d’urgence maximal. Comme une complainte au fond de notre esprit, ces photographies rappellent les décors d’un film d’anticipation dépeignant une société sécuritaire de contrôle permanent.
 

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D’autres artistes avant Nicolas Moulin ont déjà joué avec la provocation de ce sentiment glaçant sur le spectateur. Dans Empty LA, une série photographique de Matt Logue, la ville de Los Angeles est représentée vidée de toute population, de tout trafic. Les grandes artères, si caractéristiques des paysages urbains américains, s’y trouvent amputées de leurs fonctions et apparaissent semblables aux dépouilles des organes vitaux de la ville.
 

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C’est au Japon ensuite, que le photographe Masataka Nakano réalise son projet Tokyo Nobody. A la différence des projets précédents, les photographies ne comportent aucune retouche. Elles sont le fruit de l’attente patiente de l’artiste, pour capter les rares instants de désertification des rues tokyoïtes.
 

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Enfin, comment ne pas parler de Eugène Atget, monstre de la photographie de la fin du XIX° siècle. Ses photographies, à l’inverse de ses contemporains, portent en elles une sorte de mélancolie. Les longs temps de pose, les cadrages et la brume, leur donnent l’aspect d’un souvenir qui s’efface, dont on se demande s’il a réellement existé ou s’il n’est que le fruit de notre imagination. Les rues vides, porteuses d’un rêve infini d’errance nostalgique, sont un appel à la dérive, paisible et solitaire. Le philosophe Walter Benjamin dira de Atget: il crée « ce salutaire mouvement par lequel, l’homme et le monde ambiant deviennent l’un à l’autre étrangers. »
 
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LES QUAIS, L'ILE DE LA CITE
 
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Entre angoisse et romantisme, la ville que se vide garde malgré tout l’empreinte des trajets individuels qui l’ont caressée. Bien que dépossédée de ses flux et de ses mouvements, elle reste dans notre imaginaire un espace parcouru de forces invisibles, faisant dialoguer dans le présent, le passé et le futur.
 
 
 

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