Brèves

Regards croisés : Les conséquences des attentats sur la vie de l’espace public

Les attentats perpétrés dans l’espace public représentent un risque de rétraction de cet espace partagé et poussent au repli. Ils induisent des modifications comportementales des citadins qui adoptent des réflexes nouveaux: repérer les portes de sortie ou de repliement, éviter certains lieux, contourner des horaires précis pour se préserver.
 

Le clivage de l’espace


 
Au Liban, la montée du terrorisme dans les années 80 entraine la dissémination de voitures piégées dans Beyrouth, en particulier devant les cinémas. L’intention, moins que d’atteindre la liberté d’action, est de diviser les différentes communautés. Le clivage de la population chrétienne et musulmane, ainsi que celle de l’espace par quartiers s’opère. Les espaces mixtes disparaissent et la ville se scinde en deux, Beyrouth est et Beyrouth ouest, séparées par la ligne verte où la végétation se développe librement.
« Après la guerre », et suite à l’assassinat de Rafiq Hariri, 28 attentats sont recensés dans tout le pays entre 2005 et 2015. Le clivage entre quartier est toujours visible, entre sunnites, chiites et maronites. Mais la vie nocturne beyroutine, célèbre dans tout le Moyen-Orient ne s’arrête pas pour autant. Les boîtes de nuits réouvrent moins d’une semaine après avoir été visées par des attentats tandis que d’autres s’inaugurent sur l’emplacement de massacres.
 
La ligne verte, Beyrouth,

La ligne verte, Beyrouth,


 

Quand le macabre épouse la fête


 
Au Liban, le terme d' »amnésie de la guerre » est souvent employé. La boite de nuit BO18, conçue par le célèbre architecte libanais Bernard Khoury, va a l’encontre de l’outil thérapeutique favori des Libanais : l’oubli. L’architecte confesse : « Il ne s’agit pas de glorifier la guerre mais d’apprendre à vivre avec. Or dans cette ville, l’architecture est l’expression la plus voyante de l’amnésie ».
L’emplacement du B018 abritait à l’origine la Quarantaine du port de Beyrouth. En janvier 1976, à la suite d’un massacre commis par la milice phalangiste, la quarantaine est abandonnée et une boîte de nuit est « construite sur des cadavre ». En forme de fosse sous-terraine au plafond battant que l’on peut ouvrir comme un grand tombeau, elle est meublée de tables cercueils et de stèles dédiées à des artistes disparus. Omar Boustani dans son article intitulé «J’irai danser sur vos tombes» dit : « La nuit c’est fait pour ça, pour oublier. Comme le BO18. Evacuer la guerre, l’après-guerre et le reste, et attendre, qui sait ? un jour, la paix : intérieure, locale, nationale, régionale. Enfin. L’amnésie, ici au Liban, on connaît. Il faut faire place nette dans sa tête ». La musicothérapie comme moyen de transcender la mort, un décor comme rappel mémoriel : il s’agit là de conserver une trace symbolique de la disparition tout en se la réappropriant de façon festive.
 
Le B018 à Beyrouth

Le B018 à Beyrouth


 

La rue comme lieu de résistance


 
Après les attentats du 12 novembre 2015 à Beyrouth, une grande manifestation fut organisée. Signe de résistance, les couleurs et les drapeaux chiites furent brandis, ainsi que les portraits des martyrs innocents. Cet acte politique et confessionnel témoigne de l’opposition à l’obscurantisme de Daech. Ce type de manifestation rappelle celles qui ont eu lieu lors de la guerre d’Algérie, en 62 notamment, puis lors de la décennie noire (de 1988 à 1992). Dans la lutte à mort pour l’espace public qui opposait l’OAS et le FLN, abattant les passants et les personnes attablées aux terrasses des cafés, la réappropriation symbolique de l’espace public passait par la manifestation de rue. Cette réappropriation devint notoire lors de la fête de l’indépendance. Ces festivités entrainent une transgression des codes: les femmes sortent seules, certaines ne rentrent pas dormir chez elles, les youyous et les klaxons emplissent les rues… La brèche de la libération de la femme s’ouvre, elles veulent pouvoir s’assoir en terrasse et fumer en public.
Plus tard, en 1994, tandis que deux grenades explosent lors d’une manifestation pour la démocratie, la manifestation se reforme immédiatement malgré l’attentat.
 
Commémoration de l'indépendance de l'Algérie (1962) et manifestation anti-Hezbollah à Beyrouth (2011)

Commémoration de l’indépendance de l’Algérie (1962) et manifestation anti-Hezbollah à Beyrouth (2011)


 

Ces signes de résistance éphémères visent à combattre le désir d’asphyxie de l’espace public orchestré par le terrorisme.
C’est aussi ce qu’il est en train de se passer en France, malgré les interdiction de réunions publiques. La foule s’accumule autour des lieux mémoriels pour y déposer gerbes de fleurs et bougies et la jeunesse est fière de s’afficher aux terrasses des cafés.
 
 
 

Vos commentaires

  •  » La brèche de la libération de la femme s’ouvre, elles veulent pouvoir s’assoir en terrasse et fumer en public.  »

    Vous utilisez vous même « ELLES veulent pouvoir s’asseoir » (LES femmes), pourquoi parler alors de « la libération de LA femme » ?

    Selon le guide Pratique pour une communication sans stéréotype de sexe du Haut Conseil à l’égalité Femmes-hommes du Gouvernement :

     » Il est important de dissocier « la Femme » (le fantasme, le mythe, qui
    correspondent à des images stéréotypées et réductrices telles que la figure
    de « l’Arabe » ou « du Juif ») et « les femmes », qui sont des personnes réelles, aux
    identités plurielles, et représentatives d’un groupe hétérogène. « La Femme » est une
    représentation mentale produite par la société : l’expression suggère que toutes les
    femmes partagent nécessairement des qualités propres à leur sexe (douceur,
    dévouement, charme, maternité…).
    Or, dans la réalité, les femmes se distinguent par la pluralité de personnalités, de leurs
    goûts, de leurs couleurs de peau, de leurs activités professionnelles, dépassant
    largement les représentations que la société leur impose.  »

    Bien cordialement 🙂

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