Brèves

Les cafés et leurs terrasses, piliers de l’identité française

© Raymond Cauchetier Tournage du film "A bout de souffle" de JL Godard

© Raymond Cauchetier
Tournage du film « A bout de souffle » de JL Godard

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Les cafés représentent «des académies, des vitrines, des Larousse […], comme une table des matières de l’histoire d’une ville et d’une époque» écrit Léon Paul Fargue, à la page 85 de son livre Poisons.

 
 
Très française et extrêmement parisienne, la culture de la terrasse consiste à s’assoir entre copains, ou seul pour lire le journal, autour d’un café serré ou d’une bière bien fraiche. Prendre le temps d’observer le monde au travers du prisme de son verre, de tourner inlassablement sa cuillère dans le liquide noir, de tirer sur sa clope en refaisant le monde… voila ce dont les français raffolent.
 
Venu du Moyen-Orient et apparu vers 1670 en France, le café devient une réelle institution durant le siècle des Lumières, où il joue le rôle de centre de diffusion et de transmission des idées. Toutes les classes se retrouvent autour des Encyclopédistes, dans ce lieu « démocratique » où même ceux qui ne sont ni gentilshommes ni riches ont droit à la parole. La naissance du café est concomitante avec celle de la gazette. A l’attrait de la boisson se mêle le délice de la lecture commentée du journal. Un grand nombre d’estaminets prend dès lors l’habitude de s’abonner à plusieurs périodiques.
Honoré de Balzac écrira plus tard à ce propos : « Le comptoir d’un café est le parlement du peuple. »
 
Mais dans l’histoire sociale française, c’est la Belle Epoque, de la fin du XIXe siècle jusqu’au début de la Première Guerre mondiale, qui marqua un réel engouement pour les établissements de café. Cette période, comprise entre la dépression économique de 1870 et le début du conflit mondial, est marquée par les progrès sociaux, économiques, technologiques et politiques et offre aux parisiens une vision du monde idéalisée. C’est le temps de l’art, des inventions, du progrès et de l’insouciance. La bicyclette devient une réelle curiosité urbaine, les photographes s’empressent de capturer des scènes témoignant de leur époque et l’électricité rend le spectacle de la « machine ville » très apprécié la nuit . A la suite de la Grande Guerre, les années folles, avides de retrouver la légèreté d’autrefois, donnent naissance aux premiers grands cafés parisiens de Montparnasse et des Champs-Elysées.
 
Puis les cafés commencent à déborder sur les trottoirs, floutant les frontières entre l’espace public et privé. Les toiles de Bonnard en témoignent : dans Le Café du Petit Poucet, l’espace intérieur du café se joins à la rue, laissant le dehors s’engouffrer à l’intérieur. Parallèlement, les devantures des cafés habillent la ville d’une âme et d’une silhouette.
Le principe des gradins utilisé à l’intérieur des cafés s’exporte aux terrasses, offrant aux consommateurs le spectacle de la rue. Les femmes, vêtues de leurs plus belles toilettes s’y montrent tout en observant au travers de leurs éventails. Les hommes s’y asseyent côte à côte, pour ne pas tourner le dos au défilé urbain.
 

Bonnard, Le café du petit Poucet (1928)

Bonnard, Le café du petit Poucet (1928)

Renouant avec la tradition des Lumières, le café se redote de son image de lieu d’effervescence intellectuelle dans les années 50. Philosophes, auteurs, acteurs et musiciens se mélangent alors dans les clubs et les cafés de la rive gauche, où la philosophie existentialiste coexiste avec le jazz américain. Sartre, Boris Vian, Juliette Gréco, Jean-Luc Godard et Jacques Prévert, parmi tant d’autres « zazous » scellent à jamais l’image du café parisien dans les esprits étrangers. Un mythe est né !
 
«Manufactures d’esprits», «salons de la démocratie» en passant par «emblème de la puissance législative de la France», le café français a acquit une véritable connotation symbolique à travers le monde. A chaque fois, il a contribué à répandre une mentalité typique d’une époque et d’une société. Affirmant sa vocation littéraire, artistique, philosophique et politique, un lieu si symbolique ne pouvait qu’entrer dans la légende. Et c’est bien tristement que ce vendredi 13 novembre, il entra dans l’histoire.
 
Ce n’est pas un café en particulier qui a été attaqué, mais l’archétype du café parisien dont le drame touche le coeur du plus grand nombre. Ni trop chics, ni trop misérables, ni trop branchés, ni trop populaires, ni trop chers, ni trop bon marchés… ces quatre lieux de mixité sociale par excellence incarnaient une France mélangée et créative. Une France qui aimait prendre du bon temps tout en débattant des préceptes de notre siècle. Le symbole d’une France libre, jeune et insouciante a été mis à terre, celui d’une ville théâtre de la liberté de penser et de s’exprimer, criblé de balles. Mais comme le dit le célèbre adage « Fluctuat nec mergitur »! Les parisiens commencent déjà à se relever et à se rebeller contre l’état d’urgence et l’appel à ne pas sortir. La priorité est de se réunir pour pleurer ses morts, de vaincre la peur, de recommencer à vivre… et cela ne saurait se faire sans les terrasses des bistros parisiens.
 
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