Débats

Paris – Interdiction des poids lourds :
« La ville durable est celle des mobilités écologiques à inventer » Par Anne-Solange Muis, géographe

ATTIAS/SIPA

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La maire de Paris, Anne Hidalgo, vient de dévoiler aujourd’hui, une des mesures phares de son plan antipollution qu’elle présentera début février : Interdire les véhicules polluants de la capitale dès le 1er juillet 2015. Depuis l’épisode de circulation alternée de mars 2014, il était question de lutter efficacement contre la pollution liée aux particules fines. Mais qu’est ce qu’une telle mesure aurait concrètement pour conséquences dans une ville telle que Paris ? Anne-Solange Muis, docteure en géographie, consultante et chercheure spécialisée sur les démarches de développement durable répond à nos questions.

 
 

Dès le 1er juillet 2015, Anne Hidalgo souhaite interdire la circulation des cars et des poids lourds les plus polluants dans Paris. Comment accueillez-vous cette mesure ?

 

Anne-Solange Muis : C’est une très bonne nouvelle ! Une mesure attendue et annoncée l’année passée, à la suite à l’épisode de mars 2014 où la circulation alternée a dû être imposée. Depuis 1997 cette mesure n’avait pas été prise. Les effets ont été immédiats et Airparif a relevé une réelle diminution de l’exposition aux particules. A vrai dire, je pense que tous les parisiens ces 2 jours-là ont perçu la différence ! Le résultat est peut-être un peu à l’origine de ce projet porté par Anne Hidalgo… Elle a d’ailleurs voulu réitérer l’expérience de la circulation alternée en septembre 2014, lorsqu’il y a eu à nouveau un pic de pollution…

 
 

Concrètement pourquoi aurait-on besoin d’une telle mesure ?

 
La France n’est pas en avance en ce qui concerne l’amélioration de la qualité de l’air, et cela nous vaut des menaces de pénalités au niveau de l’union européenne en 2014 (de l’ordre de 100 millions d’euros par an si nous n’abaissons pas notre seuil de concentration en polluants…). Vous imaginez, l’image de la France si rien n’est fait d’ici décembre 2015 ? Comment être le pays qui accueille les ambitions d’une vie meilleure si nous sommes la dernière roue du carrosse ?
La France est un pays qui n’envisage pas encore la modernité à travers une amélioration écologique de notre environnement… Pourtant, ils devraient prendre conscience que la dégradation de l’air est la cause de bien des maux pour l’être humain, à commencer par sa santé.

 
Et, la dégradation de la qualité de l’air nous coûte cher ! Une étude du Commissariat général au développement durable, en 2013, a d’ailleurs estimé que la pollution de l’air coûtait entre 0,8 et 1, 7 milliard d’euros par an au système de soins en France ! De quoi combler le trou de la sécurité sociale, non ?!

 
 

Est ce que vous pensez que cette mesure va assez loin ?

 
C’est un début et si cette mesure aboutit, je serai la première contente de voir que la France avance timidement dans la voie de l’écologie urbaine. En outre, je pense qu’il faut accompagner cette décision et non l’imposer. La concertation, l’information, le recueil des avis et des attentes des usagers, des habitants et des citoyens (habitués ou pas de la voiture polluante) est essentielle pour une pérennisation de la démarche.
Certains verront dans cette mesure une perte de leur liberté individuelle… et la voiture est TELLEMENT l’objet caricatural de cette liberté individuelle privatisée que cela risque de susciter des mouvements de contestation fort… La force d’Anne Hidalgo sera de résister à l’appel des idéologues du tout-automobile et de garder ses ambitions… contrairement à l’expérience de l’éco-taxe…
 
 

Cela voudrait il dire qu’une ville durable poussée à l’excès serait une ville sans voiture ? Est-ce qu’une telle ville est elle vraiment réalisable ?

 
Beaucoup de géographes pensent que non, la ville durable est celle où l’automobile a sa place. De mon point de vue, je me rapproche de la sensibilité de Guy Debord pour qui l’automobile est un engin mortel, privé, le symbole d’une société matérialiste et individualiste. Et puis, la voiture consomme une place incroyable dans la ville ! Elle est spaciovore en plus d’être énergivore ! (voir article L’esprit des villes 2015, Respirer sans voitures)

 
La ville durable est celles des mobilités de toutes sortes, mais surtout des mobilités écologiques qui sont à inventer ou plutôt à réinventer. J’ai l’ambition de penser que nos enfants seront meilleurs que nous, surtout quand on voit l’appropriation qu’ils ont de l’espace public avec leurs skate, les trottinettes, le patin à roulette et toute sorte de nouveaux engins dont les noms m’échappent et qui sont souvent des inventions « maison ».
La ville et la mobilité appartiennent aux habitants, à eux de s’approprier celles-ci et de créer de nouveaux usages pour la ville de demain.

 
 
 

Anne-Solange Muis est docteure en géographie depuis 2008, spécialisée sur l’analyse territoriale et les démarches dites de développement durable. Elle est chercheure associée au Lab’Urba et consultante chez C&S Conseils. Elle est membre du comité de rédaction de la revue L’esprit des villes (dir. Th. Paquot)depuis 2013.

 
 
 

Vos commentaires

  • Je pense totalement comme Anne-Solange Muis, considérant que la voiture est spaciovore, énergivore et prive certaines libertés. Cependant, comment faire autrement dans certains cas ? On naît avec ce moyen de locomotion. Les entreprises qui nous embauchent financent notre mode déplacement. Cela est valable por la ville mais pour la province, les villes de province, qu’en est il ? Ces villes mal desservies par des infrastructures parfois insuffisantes. Le gouvernement, et ce à l’échelle internationale, doit mener des réflexions sur des modes de déplacement privé, non polluants ou aà faible émission pour nous permettre de continuer d' »avancer ». Une excellente mesure a été prise avec la création de du l’autolib’ et dans d’autres aussi sans doute mais solutions coûteuse et pas si lib’ que ça. Je crois aussi en l’avenir et pense que ces réflexions qui sont au cœur des débats liés à l’écologie trouveront des réponses positives et vertes.
    Merci pour cet article.

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