Débats

Hong-Kong : La ville est-elle rebelle ? par Elisabeth Dumont-Le Cornec, historienne

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Alors que les manifestations à Hong-Kong faiblissent et que l’activité économique redémarre, nous avons tenté de tisser un lien entre ces récents évènements, spécifiques par leur étendue géographique et l’organisation de cette ville fascinante…Quels liens ou différences existent-ils sur le plan de l’organisation urbaine entre les manifestations de Tian’anmen, du printemps arabe, et celles d’aujourd’hui à Hong-Kong ? Comment les places, centres des villes, ou les rues, ont pu jouer un rôle dans ces revendications politiques ?

 

 

Elisabeth Dumont-Le Cornec,journaliste et historienne, lauréate du Prix Alphonse de Montherot 2010, décerné par la Société de Géographie de Paris pour son ouvrage « les routes mythiques », et auteure, entre autres de l’ouvrage « les places mythiques » répond à nos questions.
 

elisabeth dumont le cornecLumières de la Ville : On associe évidemment les évènements actuels de Hong-Kong à ceux de Tian’anmen survenus il y a maintenant 25 ans. Pourtant à l’inverse de ces manifestations, et de celles que l’on a vécues il y a deux ans à l’occasion du printemps arabe, ou encore sur la place Maïdan cet été, ceux là ne se déroulent pas sur une place mais dans toute les rues de la ville. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
 

Elisabeth Dumont-Le Cornec : En réalité, à Hong Kong aussi les manifestations ont débuté sur une place, face au siège du gouvernement de Hong Kong, sur la Golden Bauhinia square, surnommée ironiquement « le chou chinois doré » en raison de sa statue géante qui représente la fleur d’un arbre à orchidée, le symbole de la ville. Depuis le début de leur mouvement, les étudiants hongkongais ont manifesté à plusieurs reprises leur opposition sur cette place mais, à la différence des manifestants des places Tian’anmen ou Maïdan, ils n’en ont pas fait un haut lieu de leur rassemblement et il y a sans doute plusieurs raisons à cela. D’abord, la place Golden Bauhinia est plutôt excentrée, située au nord de l’île dans le quartier Wan Chai, et les étudiants ont plutôt choisi d’investir le quartier financier plus central et plus fréquenté. Ensuite, cette place est au bord de l’eau, ce qui complique son accès et ce qui rendrait son évacuation difficile voire impossible. C’est une véritable souricière !

 
Or, toutes les places qui ont vu naître le printemps arabe et les autres révoltes populaires étaient des carrefours, comme la place Tahrir au Caire ou la place Taksim à Istanbul, où les manifestants pouvaient converger depuis différentes rues. Enfin, même si la place Golden Bauhinia héberge le siège du gouvernement et qu’elle sert de cadre au lever quotidien du drapeau chinois, elle n’a jamais été le théâtre de fortes contestations et ne représente pas un symbole contrairement à Tian’anmen qui avait déjà été plusieurs fois le décor de mouvements de contestation, en 1919 contre le Traité de Versailles, en 1925 contre les seigneurs de la guerre, les Japonais et les Occidentaux. Réaménagée par Mao Zedong pour les défilés militaires et grands rassemblements du 1er mai, elle était devenue un symbole politique, ce qui explique pourquoi les étudiants chinois l’avaient choisie pour organiser leurs manifestations.
 

LDLV : N’y a t’il pas un lien entre le fait que les réseaux sociaux soient bloqués par Pékin et cette manière de manifester ? Les manifestants tentent en effet de ralentir le trafic et se jouent de l’organisation de la police…
 

Elisabeth Dumont-Le Cornec : A Hong Kong, c’est sans doute la première fois que la population manifeste réellement contre le pouvoir central de Pékin. Jusqu’à présent, quand les étudiants sont descendus dans la rue, en 2003 et 2012, c’était pour contester des décisions du pouvoir local et ils avaient obtenu gain de cause. Aujourd’hui, leur adversaire est beaucoup plus puissant. Pékin bloque les réseaux sociaux mais je ne pense pas que ce soit la raison de ces manifestations de rue qui avaient démarré avant le blocage des réseaux. Les étudiants ont choisi de marcher dans les rues du quartier financier parce que c’est le cœur de la ville au sens topographique et économique et parce que les rues sont plus larges ici qu’ailleurs ce qui permet de s’y rassembler et de s’y installer comme sur une place mais, c’est vrai, avec plus de latitude de déplacement et de fuite face à une répression policière. Et qu’ils sont sans doute mieux protégés car plus mélangés à la population.
 

Manifester dans les rues est peut-être aussi un moyen pour les étudiants d’associer la population à leur mouvement, en particulier les commerçants et les milieux d’affaires qui ont un grand pouvoir à Hong Kong mais privilégient souvent leurs intérêts économiques sur les intérêts politiques… En se rassemblant sur une place, dans une ville très éclatée sur le plan topographique, les étudiants avaient peu de chance de mobiliser la population. Il faut le vouloir pour aller manifester sur une place et cela reste un espace public circonscrit, alors qu’en investissant la rue, les manifestants perturbent la vie des citadins qui se trouvent mêlés, qu’ils le veuillent ou non, à leur contestation.
 

LDLV : Si l’on s’écarte un peu de l’actualité, pouvez-vous nous dire en quoi les architectures des places étaient centrales dans la remise en question des pouvoirs dans les crises citées précédemment ?
 

Elisabeth Dumont-Le Cornec : Les places sont souvent nées sur de vastes espaces vides situés au centre des villes ou aux carrefours de routes fréquentées, en des lieux où se tenaient autrefois les marchés, les grandes fêtes religieuses et populaires, les événements politiques. Du fait de leur taille et de leur situation centrale, elles restent des lieux propices à tout rassemblement populaire, qu’il soit contestataire ou non. La topographie d’une place se prête parfaitement à l’accueil d’une foule, avec l’installation de tentes et d’un système de ravitaillement. Mais, pour revenir à Hong Kong, quelques rues du quartier financier s’élargissent au point de former des sortes de places vers lesquelles convergent plusieurs artères, comme Times square à New York, et il n’est pas impossible qu’un mouvement de contestation s’y installe dans la durée aussi bien que sur une place.
 

Entre autres publications :
Les places mythiques, éditions Belin, 2013

 
 
 

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