Portraits

Quel genre pour les villes ? Rencontre avec Chris Blache, co-fondatrice de l’association Genre et Ville

Militante féministe, Chris Blache est consultante en socio-ethnographie. Elle me le précise d’ailleurs très vite, m’expliquant que dans l’urbanisme d’aujourd’hui, en France en tout cas, on oublie bien trop souvent cette partie, qui selon elle, devrait naturellement être partie intégrante de cette discipline.

 
Avec toute la frénésie actuelle autour du genre au sein de l’éducation, Chris s’insurge : « La complexité et la diversité sont une richesse, si on s’en prive, on se prive de cette richesse ». C’est la même chose pour la ville me dit-elle.

 
C’est dans cette optique que cette féministe de longue date, crée en 2012 l’association Genre et Ville avec son acolyte urbaniste, Pascale Lapalud. Très tôt, elles se rendent compte que leurs compétences et leur expérience militante peuvent se croiser.

 

Explorer la ville Chris Blache de Genre et Ville à Berlin 2013

 
Premières militantes de La Barbe, elles vont « à rebours des associations traditionnelles de femmes », et souhaitent s’intéresser aux hommes. C’est dans cette perspective qu’elles se focalisent au sein de leurs travaux, sur les structures et notamment « sur ce qui fait inégalités ». L’association est donc née sur l’ambition de traiter de la place des individus dans la ville, par le biais du genre, c’est à dire de « l’aval » comme le précise Chris. Il s’agit en effet de comprendre les sources du problème. Ce problème, c’est notamment le fait que les femmes ont déserté la rue. Pour le traiter, « il est nécessaire de s’intéresser à l’histoire et à la sociologie des lieux ».

 
Meme pas peur cindy sherman par Genre et Ville

 
Tout le travail de l ‘association est donc là : Comment faire pour accueillir la diversité au lieu d’être enfermé dans des identités ? Cette question, Chris la pose régulièrement aux municipalités qu’elle rencontre.

 
Prenant le contre-pied de nombreuses théories sur la ville, l’association martèle l’idée selon laquelle la ville n’est pas dangereuse pour les femmes : « Elle le devient du fait des injonctions sociétales ». Pour Chris, les femmes sont éduquées de cette manière, il s’agit de faire attention dans la rue, de ne pas sortir tard le soir, de détourner le regard dans la rue etc…Résultat : les femmes ne font que passer dans la ville, alors que les hommes stationnent. La raison ? L’espace public serait dans l’inconscient collectif, la propriété de l’homme. Cet inconscient serait le résultat des multiples injonctions faites aux femmes, dès leur plus jeune âge.

 
En 2013, un article présent sur le site du Ministère de l’intérieur, les fait bondir : Il y est notamment écrit en préambule : « De par leur sexe et leur morphologie, les femmes sont victimes d’infractions particulières ». S’en suit, tout un tas de recommandations particulières à l’attention des femmes, pour fréquenter la rue.

 
« Ce qui est intéressant c’est de savoir que les hommes sont plus victimes d’attaques dans la rue que les femmes. La force du nombre l’explique. Cependant ils ont trois fois moins peur que les femmes dans la rue. » De là à nier notamment les remarques sexistes et autres agressions que peuvent subir les femmes quotidiennement dans la rue ? Bien au contraire. Pour Chris, ces attaques constantes, sont la conséquence de ces signaux qui préexistent. « Ces signaux diffusés par la société, les médias et les pouvoirs publics viennent affirmer que le territoire est bien celui de l’homme, et que les femmes ne font que le fréquenter. »

 
Pour Chris, ce phénomène découle de diverses sources et l’urbanisme notamment. L’organisation actuelle de la ville s’est développée sur une perception stéréotypée de la femme : « Les femmes sont rentrées dans les maisons avec Haussmann ». La sociologue m’explique qu’avant le geste radical du Baron sur Paris, les femmes fréquentaient beaucoup plus la rue. Elle cite en exemple les Grisettes, ces femmes marchandes qui sillonnaient la ville : « Les femmes étaient dans la rue tout le temps. Avec Haussmann des grands percements dans les rues de Paris ont été réalisés pour permettre à l’armée de traverser la ville, et empêcher la formation de barricades. On passe alors à la vision d’une ville sécuritaire. Pour cela, on stérilise la route. Et dans tout cela, on donne un rôle à la femme. Elle devient la garante de la bonne morale, elle est assujettie à l’entretien de la famille, et donc du privé. » Chris m’explique d’ailleurs qu’à ce moment là, deux phénomènes architecturaux apparaissent dans Paris : d’une part les marchés couverts qui font leur apparition, et d’autre part des allégories de femmes, présentes depuis sur différents monuments. Ces deux phénomènes expliquent selon elle la rupture opérée avec le temps où les femmes vendaient à même la rue : « On passe d’une présence réelle à une présence encadrée, voire symbolique ».

 

Statue de la Grisette près de la place de la République à Paris

Statue de la Grisette près de la place de la République à Paris

 
Sous Haussmann donc, les femmes deviennent assujetties au maintien de l’ordre ; aujourd’hui, selon Chris on retrouve à nouveau cette symbolique. « Ce n’est pas anodin si les figures de la manif pour tous, ou les initiatrices du mouvement des Journées de retrait de l’école sont des femmes ». Leur prise de position apparaît comme légitime, car la vision de la femme comme garante de la bonne morale est à nouveau d’actualité.

 
Chris m’explique qu’à l’image des marches exploratoires, différentes actions sont entreprises aujourd’hui par les municipalités pour permettre aux femmes de réinvestir la rue. Mais à nouveau, ces différentes actions sont, selon elle, menées à travers un angle sécuritaire : « Le rôle qu’on leur donne est à nouveau celui du maintien de l’ordre. On prône le fait qu’une rue sécuritaire est une rue bien nettoyée. On va alors, par le biais de ces marches, recueillir les avis féminins et ainsi éliminer les bosquets, remettre des portes, les verrouiller, on va ôter tous les obstacles des rues. On stérilise à nouveau l’espace comme sous Haussmann, et l’on donne aux femmes le pouvoir de le faire. »

 
Bien qu’il y ait d’autres types de marches exploratoires qu’elle soutient, Chris et son association tentent tant bien que mal de « déstériliser les choses » :
« Si l’on prend pour exemple, un endroit où les femmes ont peur, on va habituellement chercher à le nettoyer, à le stériliser, à le rendre plus sécuritaire. Cette action stérilise la rue oui, mais renforce inévitablement le sentiment d’insécurité, qui lui ne disparaît pas. Il faut donc faire attention aux fausses bonnes idées, et ne pas enfermer les femmes dans un rôle ».

 
On sème dans la bienveillance dans la rue par Genre et Ville

 
A l’inverse, ce que l’association propose, c’est non de modifier la ville mais de « savoir ce qu’on peut y faire dedans » pour en faire évoluer les pratiques. Selon Chris, il s’agit de « travailler de façon croisée sur tous les champs qui font la ville. Il faut réfléchir en terme de mobilité, de temps et de redéfinition du partage de la ville ».

 

C’est dans cette perspective que Genre et Ville avait notamment accompagné l’initiative d’une association de femmes d’Aubervilliers qui s’étaient fixé pour objectif de réinvestir les cafés de la ville fréquentés habituellement par des hommes.

 
C’est également dans cette perspective que l’association travaille avec Roger Narboni, concepteur lumière, dans le cadre d’ateliers sur la perception de l’ombre. « Il faut en finir avec cette tendance systématique à vouloir mettre des lampadaires qui ne font qu’éclairer la chaussée au lieu des trottoirs. » Selon Chris, il faudrait donc d’une part retravailler la question des ambiances urbaines, et apprivoiser la diversité du paysage urbain, plutôt que de la stériliser jusqu’à en obtenir que des semblables. Par ailleurs, elle explique qu’il faut également et surtout travailler sur l’aspect psychologique : « Si j’ai peur dans la rue, je ne vais pas aller me mettre sous le lampadaire pour qu’on puisse encore plus me voir ! ». Chris se rappelle qu’enfant, sa mère lui avait appris, comme à son frère, à ne pas avoir peur du noir. C’est donc ce qu’elle préconise. « Il faut travailler le rapport que l’on a avec l’ombre ».

 
SAMSUNG

 
C’est encore dans cette perspective qu’elle cite en exemple, le travail fait par la ville de Rennes, qui grâce au Bureau des temps, (un des services de la mairie de Rennes, que l’on peut également retrouver dans quelques villes françaises comme à Paris) a pu au niveau de toute l’agglomération réaménager l’ensemble des horaires des services publics : « Il ne s’agit pas seulement de travailler sur l’égalité, mais de chercher à mettre en acte ce qui peut faire vivre-ensemble ! Il faut donc au contraire réapprendre à apprivoiser l’obscurité ».

 
Sur le plan urbain, Chris regrette la tendance que l’on a eu dans les années 70-80 de créer des lieux monolithiques. Elle met au contraire en lumière ceux qui mêlent une diversité d’activités, de matériaux, d’ambiances lumineuses : « des lieux qui sont tout sauf stériles, des lieux vivants et qui accueillent plus naturellement la vie ».

 
« La France de Mitterrand, « cette France tranquille, celle représentée dans son affiche de campagne de 1981, celle du champ de blé et du clocher, la même que celle de Sarkozy en 2007, cette France n’existe plus. Il y a un fait urbain qui est de plus en plus étendu, il faut s’y faire et accepter ce qui fait ville, toute cette diversité. ». Berlin, fait partie selon Chris, de ces villes qui accueillent cette diversité. C’est en l’appréhendant et en la cultivant plutôt qu’en la rejetant que l’on progressera dans une appropriation plus égalitaire de la ville.

 
A l’inverse de cette volonté de « maitrise » qu’elle dénonce, le nom d’Hannah Arendt est lâché : « Si on veut du progrès, il faut du chaos ». C’est là sans doute, toute la signification de sa réponse à la question que je lui ai posée : « Paris est une femme ou un homme ? » « Ni l’un ni l’autre ! Paris est chaude ou froide, mobile, métisse, homme ou femme, transgenre ! »

 
 
 

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