Récits

Habiter une ville par Julien Gracq

Retour en 1985, année durant laquelle Julien Gracq signe cet ouvrage référence, qu’est « La Forme d’une ville ». Il y dépeint Nantes, ville au sein de laquelle il a vécu ses années d’internat au Lycée Clémenceau entre 11 et 18 ans.

 

Le titre de son ouvrage est tiré du poème de Charles Baudelaire Le Cygne, « la forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel ».

 

Un récit dans lequel Gracq tente de montrer comment cette ville l’a formé.

 
 

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Habiter une ville, c’est y tisser par ses allées et venues journalières un lacis de parcours très généralement articulés autour de quelques axes directeurs. Si on laisse de côté les déplacements liés au rythme du travail, les mouvements d’aller et de retour qui mènent de la périphérie au centre, puis du centre à la périphérie, il est clair que le fil d’Ariane , idéalement déroulé derrière lui par le vrai citadin, prend dans ces circonvolutions le caractère d’un pelotonnement irrégulier. Tout un complexe central de rues et de places s’y trouve pris dans un réseau d’allées et venues aux mailles serrées; les pérégrinations excentriques, les pointes poussées hors de ce périmètre familièrement hanté sont relativement peu fréquentes. Il n’existe nulle coïncidence entre le plan d’une ville dont nous consultons le dépliant et l’image mentale qui surgit en nous, à l’appel de son nom, du sédiment déposé dans la mémoire par nos vagabondages quotidiens. Le Paris où j’ai vécu étudiant, que j’ai habité dans mon âge mur, tient dans un quadrilatère apputé au nord à la Seine, et bordé presque de tout son long au sud par le boulevard Montparnasse : tout autour de ce cœur que mes déambulations réactivent jour après jour, des anneaux concentriques d’animation pour moi seul décroissante sont peu à peu gagnés, vers la périphérie, par l’atonie, par une indifférenciation quasi totale. Ce sont les chambres centrales du labyrinthe qui exercent sur l’homme de la ville leur magnétisme, ce sont elles qu’il revisite indéfiniment, une couche isolante dont le rôle est d’enclore le cocon habité, d’interdire toute osmose entre les campagnes proches et la vie purement citadine qui se verrouille dans le réduit central.

 
 

Ce n’est pas ainsi que j’ai habité Nantes. Le régime de l’internat, dans les années vingt de ce siècle, était strict. Aucune sortie, en dehors des vacances , que celles du dimanche; encore fallait-il qu’un correspondant vînt prendre livraison de nous en personne au parloir, et, en principe, nous y ramener le soir. Je ne sortais qu’une fois par quinzaine ; le reste du temps, je n’apercevais de la ville que la cime des magnolias du Jardin des Plantes, par dessus le mur de la cour, et la brève échappée sur la façade du musée que nous dévoilait le portail des externes, quand on l’ouvrait pour leur entrée, à huit heures moins cinq et à deux heures moins cinq. Mais cette réclusion si stricte était à sens unique. Deux fois par jour comme la marée, avec le flot des externes, la rumeur de Nantes parvenait jusqu’à nous, tantôt filtrée, tantôt orchestrée. Je vivais au cœur d’une ville presque davantage imaginée que connue, où je possédais quelques repères solides, où certains itinéraires m’étaient familiers, mais dont la substance, l’odeur même, gardait quelque chose d’exotique : une ville où toutes les perspectives donnaient d’elles mêmes sur des lointains mal définis, non explorés, un canevas sans rigidité , perméable plus qu’un autre à la fiction. Chacun des rhumbs qui étoilaient cette rose des vents fleurissait naturellement, indéfiniment , pour l’imagination.

 
 

J’entrais en sixième : j’avais onze ans. A demi-connue, à demi rêvée, la ville ne s’est jamais dégagée de ce pli imprimé dès mon premier contact avec elle. Par la suite, j’ai habité Nantes une année entière dans des conditions normales; j’y ai achevé, sous -lieutenant , mon temps de service, j’y suis revenu enseigner dans le même lycée où j’avais étudié. Il est singulier qu’aucun souvenir concret n’ait survécu en moi de ce temps de familiarité neuve, qui s’est évaporée sitôt interrompue : je me perdrais aujourd’hui dans les rues du quartier où je vivais cette année là, je ne reconnaîtrais même pas la maison que j’habitais : ce temps où j’ai vécu à Nantes comme tout le monde est resté pour moi comme s’il n’avait jamais été. Ce qui vous a hanté d’abord à la façon d’une princesse lointaine s’accomode mal par la suite du dégrisement de la cohabitation.

 
 

Une ville qui vous reste ainsi longtemps à demi interdite finit par symboliser l’espace même de la liberté : le courant d’air vif qui chaque fois que j’y circule, irrigue encore si plaisamment les rues de Nantes , ne les irrigue que pour moi : la cité enfoncée dans les terres qui l’épaulent fortement de part et d’autre au fond de son estuaire étranglé, est dans son climat déjà lourdement terrienne, très différente du Quimper au ciel tout littoral, changeant avec la marée, que j’ai habité plus tard : la mer ne se laisse pressentir à Nantes qu’à partir de la Fosse, quartier déjà presque excentrique en face duquel le brusque approfondissement du chenal met un terme au fleuve campagnard , mangé de prairies vertes, qui dans ma jeunesdse s’attardait encore autour des îles nantaises ainsi que dans une varenne tourangelle. Ce n’était pas le souffle de la mer qui dilatait les rues : c’était seulement cet allègement mental qui s’empare de nous à tous les carrefours où pour notre imagination, l’imprévisible s’embusque . La fin de l’enfance, l’adolescence, sont irriguées d’images motrices avec une telle véhémence, les possibles s’y bousculent si fort en nous, qu’ils déchaînent un vertige devant l’énormité du laissé pour compte abandonné par chaque journée à l’inaccompli. cette vie qui passait au large, qui me frôlait sans cesse de son courant, et pourtant me laissait échoué sur la grève, animait pour moi jusqu’à l’obsession les rues d’une cité dont je ne percevais que la rumeur : c’est le souvenir de cette rumeur, électrisante, prochaine, et pourtant insaisissable, qui me rend proche par -dessus tout certains poèmes de Rimbaud comme Ouvriers ( » la ville avec ses fumées et ses bruits de métiers nous suivait très loin dans les chemins… »). Poèmes tout pénétrés du sentiment frileux de l’échouage, de la stupeur passive des banlieues qui vivent l’oreille collée contre le battement étouffé d’un cœur. Certains soirs du début de l’été , où les odeurs végétales, lourdes et sucrées, du Jardin des Plantes voyagaient jusqu’à nous à travers la rue, la proximité de ce nœud de vie si serré, et pourtant inaccessible, nous montait à la tête; le dortoir où nous nous dévêtions était balayé entre de part en part par les lueurs jaunes du couchant : le sentiment de la journée refermée sur nous trop vite, des rues qui s’animaient maintenant, insoucieuses de notre couvre – feu, d’une activité plus trouble, plus insolite que celle du travail , éloignait longtemps le sommeil de la double rangée de nos lits de fer.

 
 

Je ne cherche pas ici à faire le portrait d’une ville. Je voudrais seulement essayer de montrer – avec toute la part de gaucherie, d’inexactitude et de fiction que comporte un tel retour en arrière, – comment elle m’a formé, c’est à dire en partie incité, en partie contraint à voir le monde imaginaire, auquel je m’éveillais par mes lectures, à travers le prisme déformant qu’elle interposait entre lui et moi, et comment de mon côté, plus libre que j’étais par ma réclusion de prendre mes distances avec ses repères matériels, je l’ai remodelée selon le contour de mes rêveries intimes, je lui ai prêté chair et vie selon la loi du désir plutôt que selon celle de l’objectivité. Qu’elle m’accompagne donc, comme un de ces vade-mecum qu’on promène partout avec soi, qu’on feuillette, qu’on annote, et qu’on rature sans managements, répertoire à chaque instant encore familièrement et inconsciemment consulté, à la fois tremplin inusable pour la fiction et réseau d’ornières mentales, que les cheminements qu’elle m’imposait ont creusées et durcies en moi. Il se trouve d’ailleurs que le cours des choses, dans le dernier demi-siècle, me protège contre tout démenti infligé par la réalité à l’image empreinte en moi de cette ville, qui a été le milieu incubateur de mon adolescence. Comme pour beaucoup d’autres villes en France – plus que pour beaucoup d’autres – les bombardements de 1943 – 1944 ont remodelé sa physionomie. Mais, plus décisivement encore, au moment même où je quittais les bancs de son lycée, elle connaissait une mutation d’espèce plus rare. Le comblement des bras de la Loire entre les îles, le comblement de l’Erdre en plein centre de Nantes, changeaient pour jamais son équilibre et son assise, tandis que s’enterrait la voie ferrée, jalonnée de ses trois gares successives, qui , traversait entre ses barrières à claire-voie le cœur de la cité, ainsi qu’un settlement minier du Far West. Au moment même où s’achevait et se fermait, à dix huit ans, un des cycles de ma vie , la ville scellait ainsi d’elle même par son avatar cet ensemble clos du souvenir. Il est singulier que cette solution de continuité mettant en cause à la fois un lieu et une vie, au lieu de creuser un vertige d’éloignement, élimine au contraire de mes réminiscences de Nantes la nuance de souci qui s’attache au rappel des choses enfuies. Mais peut-être après tout pas si singulier… L’acrimonie propre aux ruminations du vieillissement naît de ce que nous replaçons des épisodes passés de notre vie dans un cadre resté intact : c’est ma jeunesse inaltérable du monde qui rend mal tolérable la caducité dont elle est devenue le lieu et le support. Rien de tel quand il m’arrive de retraverser Nantes. L’ancienne ville – l’ancienne vie – et la nouvelle se superposent dans mon esprit plutôt qu’elles ne se succèdent dans le temps : il s’établit de l’une à l’autre une circulation intemporelle qui libère le souvenir de toute mélancolie de toute pesanteur ; le sentiment d’une référence décrochée de la durée projette vers l’avant et amalgame au présent les images du passé au lieu de tirer l’esprit en arrière. Je voudrais que la complaisance aux souvenirs, à laquelle il m’arrive comme tout autre de faire sa part, soit absente de ces pages. La chance a fait de ces années de mon enfance et de mon adolescence un gisement que la vie a monnayé, une richesse toujours mobilisable que je prodigue à mon gré sans m’en sentir jamais plus pauvre. Reprenons donc le chemin des rues de Nantes, non pas à la rencontre d’un passé que je ne voudrais mettre à ressusciter aucune complaisance, mais plutôt de ce que je suis devenu à travers elles, et elles à travers moi.


 
 
 

La forme d’une ville
Julien GRACQ – 1985
Editions José Corti
Pages 2 à 10

 
 
 

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