Débats

Nicolas Soulier : «Pour qu’une rue soit vivante, il faut que la confiance règne»

L’architecte français questionne dans son dernier ouvrage la reconquête des rues par ses habitants. Il interviendra samedi 23 février dans le Forum de Libé à Bobigny.

 

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Pourriez-vous nous donner un exemple précis, en France ou à l’étranger, de ce que vous considérez comme une rue réussie ?

 

Une rue résidentielle ordinaire, sans terrasse de café ni étal et vitrine de magasins, est à mon sens réussie quand elle nous apparaît vivante, accueillante, chaleureuse, en un mot propice à la vie quotidienne, et que l’on se dit : «j’habiterais bien là».

Dans les rues où règne ainsi une ambiance avenante, on peut en général observer que la vie locale s’exprime en bord des rues. Les riverains prennent soin de l’espace devant chez eux, l’entretiennent, le jardinent, l’utilisent au quotidien. Ils y consacrent un peu de leur temps, s’impliquant ainsi de manière spontanée et bénévole.

On peut également observer que cette ambiance inspire un sentiment de sécurité. Sécurité pour ceux qui s’y déplacent, quand la circulation est apaisée sans artifice. Sécurité également pour ceux qui y habitent, les habitants riverains veillant en fait mutuellement sur la rue, la prenant partiellement en charge et l’animant au quotidien. Les clôtures et leurs seuils ne sont pas défensifs, ils structurent de manière accueillante l’espace.

 
 

LE DOUBLE PARTAGE DE LA RUE Exemple à Brême

LE DOUBLE PARTAGE
DE LA RUE
Exemple à Brême

 

Cette ambiance serait donc une des clefs de la sécurité réelle tant des personnes que des biens, cette sécurité que ne peuvent fournir les sécurisations par clôtures étanches et les systèmes de vidéo-surveillance. Quand les parents laissent leurs enfants jouer dans la rue, c’est le signe que l’ambiance de cette dernière correspond bien à ce double enjeu de sécurité. La confiance règne, alors la rue est vivante.

Hélas les rues où nous habitons n’ont pas toujours ces qualités. Elles sont bien souvent mornes, tristes à habiter et ennuyeuses à parcourir. Réduites à des fonctions de circulation et de parking, elles sont la plupart du temps désertes. Leurs riverains leur tournent le dos et s’enferment chez eux. Dans cette ambiance, on ne peut guère reprocher aux riverains de ne pas avoir envie de marcher ou d’utiliser un vélo. Les distances apparaissent interminables.

Par effet domino, c’est le règne des déplacements motorisés. Les voitures en stationnement ou en circulation occupent tout l’espace de la rue. Les poubelles complètent le décor. Je pense que l’on peut parler de rues stérilisées : des rues où la vie locale riveraine ne peut se développer.
 
 

A la lecture de votre ouvrage Reconquérir les rues, on a l’impression que la France n’a pris que de mauvais virages en matière d’urbanisme et que l’humain est définitivement sorti de nos préoccupations premières. Quelles seraient pour vous, la ou les mesures à prendre d’urgence pour changer la donne ?

 

Effectivement, les exemples de réussite que je donne dans ce livre sont pris à l’étranger. Je ne l’ai pas fait à dessein, mais à regret et par nécessité. Depuis une vingtaine d’années nous sommes devenus malgré nous des champions de la stérilisation des rues. Au point que nos urbanistes (élus, maitres d’ouvrage, techniciens, concepteurs…) quand ils découvrent ces exemples inspirants reviennent accablés : «c’est formidable, mais c’est impossible chez nous».
 

Pour changer la donne, et ne pas s’enferrer dans le chemin déshumanisé et sans issue de la sécurisation à outrance, efforçons-nous de comprendre pourquoi cela nous arrive, et de rendre possible ce qui nous paraît désirable et nécessaire, mais pour l’heure impossible. Une des principales pistes d’action me paraît être la suivante : redonnons aux riverains leur place dans la rue. Et reconnaissons l’importance et la nécessité de leurs contribution à l’espace et à la vie de la rue.
 

 

LES DEUXIEMES CHANTIERS exemples à Fribourg

LES DEUXIEMES CHANTIERS
exemples à Fribourg


 
 

Comment imaginez-vous une chaîne de décision vertueuse, du citoyen au politique, qui permettrait de changer durablement le paysage de nos rues ?

 

Pour que les riverains et les responsables aient des marges de manoeuvre, des capacités d’initiative, des responsabilités, il faudrait faire évoluer les cadres spatiaux et les codes réglementaires. Et ce n’est peut-être pas aussi difficile qu’on le pense. Il s’agit en particulier de rééquilibrer le partage des rues. Plus exactement leur double partage, car il ne s’agit pas seulement du partage de l’espace de voirie entre ceux qui circulent, mais aussi du partage de l’espace public entre les passants et les habitants riverains. Pour cela deux mouvements interdépendants sont nécessaires :

Depuis le haut : rendre possible / donner des marges de manoeuvre / faire confiance / accompagner / résoudre les conflits / aider à faire. Un principe de base : ne pas faire pour les gens ce qu’ils peuvent faire, mais les encourager à être actifs, et le rendre possible. Considérer les riverains comme des ressources et non plus comme des gêneurs ou des sources de nuisances.

Depuis le bas : prendre conscience que la qualité de nos rues et de notre habitat, sa sécurité, dépend aussi de chacun de nous, les riverains. Accepter de ne pas tout déléguer à des services collectifs… Accepter de retrousser nos manches et de redevenir actifs, actifs devant chez nous, actifs dans nos déplacements, et contribuer ainsi, pas seulement par nos taxes mais en nature, au bien commun.

A l’égard de la vie sociale informelle de la rue, ce maillon essentiel de la vie en société, nos actions privées riveraines se révèlent être d’utilité publique.

 

LA VIE DE LA RUE L’IMPORTANCE DES « FRONTAGES »

LA VIE DE LA RUE
L’IMPORTANCE DES
« FRONTAGES »

 

Nicolas Soulier, Reconquérir les rues, Editions Ulmer. 260 pages. 26 euros

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